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Bernard de Clairvaux (1090-1153)

 

Bernard est né en l’an 1090 en la forteresse de Fontaine-Lès-Dijon et vraisemblablement baptisé en l’église Saint-Martin-des-Champs, la paroisse tutélaire de la chapelle Saint-Ambrosinien de Fontaine. Celle-ci appartient à son père, Tescelin de Saur, un chevalier de rang modeste qui tient ces lieux du duc de Bourgogne. Sa mère, Alerh, semble d’extraction plus prestigieuse puisque son père n’est autre que le seigneur de Montbard aux possessions nombreuses dans la région de Châtillonnais. Bernard est  le troisième de sept enfants. Ses parents le destinent à la cléricature. Bernard est donc un homme de bonne naissance dont les lignages sont bien implantés dans le nord de la Bourgogne, aux portes de la champagne.

 

La jeunesse d'un saint :

Saint Bernard a laissé bien peu de traces pour être rapportée avec véracité mais elle est sûrement pénétrée d’une très forte affection maternelle. Pieuse, sa mère se décide à déplacer toute la famille pour que son jeune fils Bernard puisse suivre les enseignements locaux des chanoines. Elle le pousse dès son plus jeune âge vers l’école de chanoines séculiers de Saint-Vorles, fondée par brun de Roucy, sise à Chatillon-sur-Seine, où ses parents possèdent une modeste maison, afin qu’il y suive l’enseignement adéquat qu’elle s’est promis pour lui, elle qui souhaite voir son fils embrasser la vie religieuse. C’est donc Bernard qui définit à l’époque les orientations de la famille, puisque ses autres frères sont destinés aux armes et ne peuvent prétendre à ce titre suivre une instruction générale du type de celle de leur frère. Pour autant, les parents ne choisissent pas forcement l’excellence, et se mettent d’accord sur Châtillon-sur-Seine aux dépens de Dijon et d’une solide formation au monastère clunisien de Saint-Bénigne. A cela, deux raisons. La première, la volonté de suivre un enseignement proche de la maison familiale, près de ses frères et sœur, mais également que les frères de Bernard, loin d’être délaissés, puissent aussi s’entraîner aux armes avec les chevaliers qui gravitent autour de toute la famille entre montbardois et Châtillonnais. Châtillon est par ailleurs une ville d’importance, aux marches de la Bourgogne ducale dont l’influence se partage entre le duc lui-même et l’évêque de Langres. Ville de choix, école d’excellence : le jeune homme bénéficie de la bienveillance de parents qui se soucient de la formation de tous leurs enfants.

 

La formation originale :

Il y suit une formation classique en latin, dite trivium, soit l’étude de la grammaire (apprendre à lire et à écrire), de la rhétorique (apprendre à discourir et à écrire en conséquence) et de la dialectique (apprendre à disputer et à raisonner) même s’il semble que, sur ce dernier point, l’enseignement ait fait défaut. Il n’est à aucun moment question de suivre les quatre autres enseignements complémentaires qui composent le quadrivium : l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. Ses écrits montreront plus tard, comme le souligne l’historien F. Gastaldelli, une très grande facilité dans le maniement de la langue latine qui semble manquer à quelques-uns de ses contemporains. Il en sort avec une excellente formation, d’un très bon niveau, au terme d’une bonne huitaine d’années, parfaite et complète dans la connaissance des classiques latins et des pères de l’église. Mais on aurait tort de prendre Bernard pour un pur intellectuel : garçon, il apprend aussi à monter à cheval. Les sources restent assez peu bavardes sur le sens du travail de l’élève Bernard et même si le premier biographe du saint homme, guillaume de Saint-Thierry (en 1149), le dépeint comme un enfant timide et studieux, la prudence reste de mise. Il décrit aussi Bernard comme un adolescent austère dans l’objectif de ses desseins à venir, « simple et paisible à la maison, sortant rarement, pudique au-delà de ce que l’on peut croire »

 

Les décisions au camp de Grancey :

Mais voilà, le désir que caresse le jeune homme est celui d’un chrétien ne pouvant se satisfaire d’une vie classique : il souhaite, pour lui et tous ses proches, connaitre une élévation spirituelle, une voie plus âpre, plus difficile, exigeante… Il entend alors parler d’un nouveau monastère, installé non loin de la capitale bourguignonne, qui obéit à la règle de saint Benoît. L'objectif de cette règle est de parvenir à la sainteté en laissant la "grâce de Dieu agir progressivement en soi". Courant 1112, le jeune Bernard se trouve aux côtés de ses frères, servant sous les armes du duc Hugues II de Bourgogne, alors assiégeant la forteresse de Grancey, sise à une quarantaine de kilomètre au nord de Dijon. C’est en lieux assez peu propice aux révélations que Bernard avoue à sa famille vouloir partir pour entrer dans l’abbaye de Cîteaux et y intégrer sa communauté. Il est en effet assailli de remords en pensant à sa mère, Aleth, décédée, qui a tant œuvré de son vivant pour la carrière religieuse et le parcours spirituel de son fils. Il prend alors la décision d’entrer à Cîteaux, symbole d’un nouvel élan de foi, nouvel Eden d’une spiritualité régénérée, mais qui jusqu’alors compte peu de recrues. Les idées du jeune homme durent sans doute surprendre ses frères Barthélémy et André. Mais les discussions finissent, contre toute attente, par un constat éloquent : Bernard a réussi à les convaincre de le suivre dans le nouveau Monastère. Reste Guy, l’ainé, alors sur le pied de guerre également à Grancey. Guy est marié depuis deux ou trois ans à Elisabeth dont il a deux filles. Après réflexion, les deux époux décident d’entrer tous deux en religion : chacun entrera en monastère pour se mettre au service de dieux.

 

Le temps de l'apologie :

Ce tournant dans la vie de Bernard de Clairvaux prend la forme d’écrits un traité appelé Apologia ad Guillelmum Sancti theodorici, dans lequel l’homme de lettres règle ses comptes avec l’univers clunisien incarné par un homme qui marque Bernard, Pierre le Vénérable. L’auteur estime qu’il est temps de ramener la branche clunisienne, dont le rameau cistercien n’est qu’une émanation récente, dans la droite ligne de l’austérité originelle. Il règle également ses comptes avec l’autre grand foyer, celui représenté par l’abbaye de Saint-Denis à la tête de laquelle gouverne Suger, autre brillant esprit de l’époque commençant d’abord par se désolidariser de ses compagnons qui calomnient vertement les Clunisiens, Bernard entame dans ce texte une attaque en règle contre les excès de table, de vêtements, le goût des ornementations coûteuses et démesurées. Suit ensuite la partie concernant les goûts esthétiques des Clunisiens et des Cisterciens, les premiers étant jugés trop décorés, alors que Bernard appuie sur le côté fonctionnel des édifices de son ordre. Bernard y exprime sa profonde aversion pour tous ces saints gravés sur les pavés, les décorations sculptées des églises conventuelles. Que tira Bernard de cette libre expression contre les abus de ces condisciples clunisiens ? Sans doute beaucoup de satisfaction si l’on considère que Pierre le Vénérable introduisit dès 1132 dans la réforme des statuts de la maison clunisienne quelques remarques qu’avait évoquées Bernard dans son texte.

 

Les relations avec les Clunisiens :

Dès cette année 1123, elles évoluent lentement. D’abord, grâce à la personnalité de Pierre le Vénérable, nouvel abbé de l’ordre des moines noirs qui visiblement se préoccupe de la bonne entente entre les différents ordres monastiques. Puis, la venue de moines noirs dans les abbayes cisterciennes change aussi la donne : d’abord perçus comme d’éventuels fauteurs de troubles, les moines pourquoi en question s’avèrent dignes de porter la coule blanche des moines cisterciens. Ces ententes momentanées ne doivent cependant pas cacher les désaccords concernant le relâchement de la règle des Clunisiens sur lequel Bernard de Clairvaux reste intransigeant. Ce sont en fait deux conceptions de Dieu qui s’affrontent, la première, clunisienne, l’envisage comme l’empereur céleste au milieu d’une cour riche et somptueuse, l’autre l’imagine comme un serviteur dépouillé de tout et souffrant pour les hommes. Outre ce débat d’idée, c’est aussi une autre conception, celle du pouvoir, des influences et des interdépendances qui s’affronte : en témoigne encore la signature qu’accordera Innocent II aux Cisterciens à Lyon en 1132, signature d’une charte qui dispensera les abbayes de l’ordre d’une redevance annuelle que celle-ci versaient jusqu’alors à Cluny. Le pape apposera sa signature sur cette charte en comparant la richesse de l’abbaye clunisienne à la misère de celles de Cîteaux, une façon encore d’attiser les rancœurs entre les deux ordres monastiques….

 

Le soutien à l'idéal Templiers :

C’est dans les premières années de vie religieuse de Bernard que se développent les milices armées qui défendront, la Terre sainte : l’ordre des Hospitaliers, en 1113 date à laquelle Bernard et sa troupe Châtillonnaise  frappent à la porte du nouveau Monastère, et l’ordre des Pauvres Chevaliers du Christ en 1119. Hugues de Payns, son fondateur, semble, qui plus est, d’origine champenoise, ce qui focalise plus encore l’attention de Bernard pour le second ordre que le premier. Si le puissant comte de champagne adhère dès 1125 à la nouvelle milice du Temple, l’abbé de Clairvaux semble refroidi et regrette déjà cet empressement de ces nouveaux membres armés qui se proposent déjà comme les banquiers de la noblesse entreprenante de Champagne et de ces croisés qui sont partis en terre musulmane et dont les biens restés, bien souvent, en Europe nécessitent une gestion habile. Peut-être l’homme du val d’absinthe regrette-t-il de ne plus être le seul à recevoir les libéralités de la grande maison de Champagne ? Mais l’enthousiasme qu’il exprime à l’égard des nouveaux arrivants s’apparente plus à une légère jalousie qu’à l’accueil intéressé de combattants pour le Christ.

 

Le Concile de Troyes :

Bernard va changer d’attitude dans les temps qui suivent. Le pape Honorius II a approuvé la création de l’Ordre du Temple et un concile est réuni à Troyes pour lui définir des règles de vie, une construction que Bernard, intervenant alors comme secrétaire, pense pouvoir influencer. A cette occasion, il à rédigé un texte intitulé De laude novae militae, dans laquelle il rend d’abord hommage au fondateur, Hugues de Payns, avant de porter aux nues les chevaliers qui participent pour un double combat en Terre sainte ; le combat militaire, celui du glaive matériel, et le combat spirituel,  au nom de Dieu.

 

L'affrontement avec Abelard :

Cette lutte entre les deux hommes d’Eglise apparaît pour l’époque comme la querelle opposant la lumière à l’obscurantisme, la foi à la raison. Elle témoigne surtout d’une conception véhémente de l’orthodoxie portée haut et fort par Bernard de Clairvaux dans un contexte d’assise du pouvoir spirituel sur la société  et de remise en question (hérésies diverses…) D’abord, ce conflit apparaît dans des conditions particulières : à Paris, de jeunes maîtres, ambitieux, souhaitent vivifier leur vision du monde et trouvent des interlocuteurs parmi une jeunesse lettrée avide de connaissance et d’apprentissage ; la colline Sainte-Geneviève se couvre alors de chaires et d’écoles… L’un d’eux, Pierre Abélard, homme d’esprit novateur, est déjà réputé dans les écoles de la montagne. Il jouit d’une solide assise parmi les intellectuels de son temps, alors qu’il enseigne la dialectique sur la rive gauche de la Seine. Son ouvrage Théologie est pourtant condamné en 1121 au concile de Soissons. Après une fuite en Champagne et diverses pérégrinations notamment à l’abbaye Saint-Gildas en Bretagne, il est de retour à Paris vers 1136 pour enseigner la dialectique et la théologie. Logicien de passion, Pierre Abélard possède déjà un sérieux bagage derrière lui et s’emploie à élaborer des logiques permettant de soutenir certains dogmes sans passer par des raisonnements absurdes lorsqu’il entre en conflit avec Bernard de Clairvaux. Il apparaît pour beaucoup que ce débat restera pour les eux hommes un dialogue de sourds, une épreuve entre le scolastique et la théologie des grands hommes d’église. Tout au plus, cette querelle, pourtant une des plus passionnantes de ce siècle, illustre-t-elle le mépris de Bernard pour les enseignements parisiens.

 

Le combat contre les hérésies :

Qu’il s’agisse du nord de l’Europe, dans la région de Cologne, ou dans le sud de la France, dans le comté de Toulouse, certains s’insurgent contre les excès auxquels participe parfois l’Eglise : on condamne pêle-mêle les abus féodaux, la quête des honneurs, bénéfices, biens temporels, mais aussi les querelles, jeux de compétitions en édites locales pour des judicatures… On parle de retour aux temps apostoliques, aux temps primitifs de l’église. Certains entrent en conflit avec leurs évêques, contre le pape, on rejette l’autorité, la subordination, les hiérarchies imposées par Rome. Dans ses commentaires face à ces courants, Bernard évoque la présence d’une initiation, d’un secret révélé dans les sectes. Pour lui, l’Eglise catholique ne dissimule rien, ne professe aucune théorie ésotérique : les apôtres révélant tout, sans secret. Pire, les Apostoliques, c’est comme cela que se nomment les hérétique, mettent à mal :

- L’idée de pouvoir manger de tout, préférant interdire l’emploi des laitages et tout autre aliment né de la conjonction charnelle ;

- Le baptême, qu’ils réservent aux adultes et adolescents ;

- La prière des morts, qui est purement et simplement supprimée, rejetant ainsi la communion des saints ;

- Chez les Rhénans, le purgatoire est nié…

 

Deux solutions s’offre à saint Bernard dans la lutte contre ces mouvements : la persuasion à la contrainte. Sur le premier point, il rejoint saint Augustin qui préférait déjà en son temps utiliser la parole, des arguments, prévaut dans des cas précis. Mais pour Bernard, l’usage de la force ne doit pas être exclu, elle peut extirper du tissu social la présence de prosélytes habiles face, en tout cas dans les rhénanes, à une population souvent fruste. Aux portes du royaume de France, une autre tendance se développe depuis des décennies, jamais extirpée depuis le haut Moyen Age : les Cathares, les Purs…..qui, des Cévennes jusqu’au Languedoc, développent des idées conformes à celles énoncées plus haut mais parmi lesquelles s’ajoute encore l’absence de sacrement, de liturgie, de culte ! Albéric, ancien abbé de Vézelay, arrive en France avec le titre de légat du Saint-Siège. C’est lui qui encourage Bernard à se rendre dans le sud pour lutter sur le terrain. Bernard prend la route au printemps 1145 malgré une santé déclinante.

 

Vezelay, l'enthousiasme balaie les scepticismes :

Le contexte :

Le rapport de force n’est guère en faveur des Latins en Terre d’Orient quand, vers 1145, alors que la ville de Bourges, lors d’un concile, reçoit de Palestine un appel de détresse, Bernard prend fait et cause pour la sauvegarde des lieux saints. Le monde Musulman n’est pas uniforme. Le danger est réel, suffisant en tous les cas pour inquiéter les émirs rivaux et le puissant empereur de Constantinople. La chute d’Edesse en 1144 est durement ressentie. Les états latins d’Orient ont le sentiment d’être oubliés des royaumes d’Europe occidentale. Des évêques arméniens et d’Antioche traversent les mers pour venir demander de l’aide face aux menaces qui pèsent sur Jérusalem et Antioche.

 

Une seconde croisade chrétienne :

C’est la première fois depuis la première croisade, lancée en 1095 par Urbain II, que les états d’occident sont sollicités pour venir en aide aux peuples d’Orient. Le pape Eugène III s’investit dans cette opération en promulguant dès 1145 la bulle Quantum predecessores. Dans ce texte, il reprend les termes de celle de son prédécesseur, lors de la première « expédition » : dans un contexte d’agitation et de canalisation des énergies, notamment la violence chevalière, Urbain II avait promis l’indulgence plénière et d’autres privilèges alléchants si les chrétiens d’Europe se portaient au secours de leurs frères d’Orient. La bulle du pape de 1145 redonne les mêmes privilèges aux partants. Le pape formule aussi l’idée que le roi de France, Louis VII, prendra la direction de cette croisade. Ce dernier y consent d’autant plus volontiers qu’il a promis, notamment en mémoire de son frère Philippe, premier-né de Louis VI mais prématurément décédé et dont il a pris la succession sur le trône de France, de partir pour un pèlerinage sur le tombeau du Christ. Louis VII annonce sa décision à son entourage, barons et évêques, lors de la Noël 1145, à Bourges. Seul un homme, Geoffroy de la Roche-Vanneau, évêque de Langres, aurait approuvé cette décision : tous, même Suger, sont hostiles au départ du roi pour la Terre Sainte. Et pour se donner les chances de convaincre tout le monde, le souverain décide la convocation d’une nouvelle assemblée, quelques mois plus tard, sur les pentes de la colline de Vézelay, en Bourgogne.

 

Sur la colline éternelle :

Les historiens ne savent pas avec précision qui de Louis VII ou du Pape Eugène III, un ancien disciple de Bernard de Clairvaux, aurait sollicité l’homme de foi pour venir de sa verve enflammer les nombreuses personnes venues en terre bourguignonne. Quelle que soit la personne qui fit appel à Bernard, son intervention donna corps et un incroyable élan à cette seconde expédition. L’homme est alors à l’apogée de sa gloire, son aura est immense, il est écouté de tous, ne dit-on pas alors que Louis VII lui-même en à fait un prophète ? Sa participation fait entrer cet appel solennel dans une autre dimension. Pour l’heure, seule sa contribution à l’organisation et à la création de l’ordre du Temple l’avait,  un court moment, rapproché des soucis rencontrés en terre sainte. L’engagement de Bernard dans la seconde croisade aux côtés des grands Rois d’Europe prend par là aussi une autre valeur. Pourquoi Vézelay ? Les lieux sont depuis quelque temps sujets à une effervescence peu commune, notamment avec le développement du pèlerinage autour des reliques de Maris Madeleine dans la seconde moitié du XIème siècle, c’est aussi un endroit du royaume où le roi de France désire être vu, notamment des comtes de Nevers, peu enclins à souffrir l’influence royale alors qu’ils souhaitent aux-même mettre la main sur la florissante abbaye et ses possessions. Le sud de la Bourgogne, dont Vézelay, reste une terre d’avenir pour pouvoir le royal, désireux de pousser son emprise géographique vers le Lyonnais.

 

L'appel proprement dit :

Epoustouflant, selon les chroniqueurs, tel est le mot qui résume selon eux ce rendez-vous vézelien qui n’a d’équivalent que celui de 1095 à Clermont : Aliénor d’Aquitaine, le comte de Dreux, frère du roi, Guillaume de Nevers, Henri, fils du comte de Champagne, Enguerrand de Coucy, puissante famille de châtelains, ou encore Hugues de Lusignan, Thierry, comte de Flandres, Archambaud de Bourbon. L’élite de la France est aux pieds de Bernard de Clairvaux, au milieu d’autres barons et hommes d’Eglise. La cité étant trop petite pour accueillir pareille multitude, une esplanade  de bois fut dressée sur un des flancs de la colline sur laquelle Bernard grimpa en compagnie du roi, arborant une belle croix sur sa poitrine. Aucune trace ne nous est parvenue de l’appel de l’abbé de Clairvaux, sinon qu’il lut la bulle papale et que son intervention, d’une conviction sans doute infaillible, fit passer son auditoire du scepticisme à l’enthousiasme. Ses exhortations sont entendues des grands comme des simples. Bernard ne s’arrête pas là. Il parcourt des centaines de kilomètres entre le nord de la France et l’empire, en Lorraine, en Flandre, mais aussi en Rhénanie contre les prédicateurs d’un moine français Raoul, poussant aux pogroms des juifs. De nombreuses lettres partent aussi à l’adresse de princes et de grands prélats absents à Vézelay pour les encourager à l’aventure ; Mais cette dernière excursion laisse dans son corps une profonde fatigue qui l’empêche de suivre les deux armées constituées (française et allemande) sur leur route vers l’Orient.

 

Bernard, un réformateur ?

L’objectif du réformateur qu’est Bernard ? Revenir à la tradition apostolique, la réforme grégorienne génère, selon lui, des maux pires que le mal qu’elle est censée soigner. Il intervient comme une sorte de purificateur de la hiérarchie ecclésiastique, alourdie par la réforme grégorienne dans la forme (notamment concernant l’habit, les vices….) et dans le fond (le pape doit avoir un rôle revalorisant). Là, le pape doit être le garant du catholicisme ouvert à tous : l’abbé blanc prône une universalité de l’Eglise (englobant aussi les Grecs) à l’exception des juifs pour qui le temps de l’évangélisation n’est pas encore arrivé. Bernard se montre aussi intransigeant en rappelant l’élargissement opéré lors de la même réforme grégorienne des dignitaires ecclésiastique. Le recrutement du sacré Collège romain doit, selon l’homme de Clairvaux, être élargi aux autres membres des Eglises extérieures à l’Eglises apostolique romaine : il ne saurait être question de continuer sur une voie où les élites urbaines romaines tirent toutes les ficelles d’une église universelle et si mal représentée. Et de mettre en évidence la contradiction entre une Eglise universelle et diversifiée et des cadres romains et catholique…

 

La rencontre avec son créateur :

Aussi grandiose et unique que fut la vie de l’abbé blanc, elle s’achève, dans les derniers mois de sa vie, par un scandale dont les tenants et les aboutissants sont d’un matérialisme qui n’a d’égal que l’ascétisme de l’homme qu’il desservit. Vers 1150, Bernard semble avoir regagné Clairvaux. Orateur-né, il fait écrire ses textes par un jeune secrétaire, connu sous le nom de Nicolas, un jeune moine. Cet homme embrasse la foi et la passion Bernardine en quittant son ordre pour suivre l’homme de parole et retranscrire ses propos. Sans doute avec un peu trop de zèle, d’ailleurs, puisque le sceau de l’abbé signe des discours qu’il ne semble pas avoir tenus. Plus que la volonté d’usurper une identité, le jeune secrétaire fait figure d’imitateur : en lui, semble résonner l’envie de jouer un rôle, d’intervenir dans l’Eglise. Calife à la place du Calife : ce jeune Nicolas s’exprime bientôt dans ses propres missives, ordonne, même tout en apposant les sceaux de Bernard. La supercherie est bientôt découverte, l’abbé de Clairvaux entre dans une folle rage qui s’entend jusqu’à Rome, jusqu’au pape Eugène III. Mais déjà, l’usurpateur est en fuite. Heureusement, l’abbé s’était prémuni contre pareille éventualité et avait eu l’idée de faire des doubles de ses sceaux. Il semble que l’homme ai été rattrapé, fouillé : on découvrit dans ses affaires trois sceaux du monastère champenois. Mais, visiblement, il ne fut jamais condamné sinon par les propos outranciers de Bernard : on retrouvera la trace du jeune Nicolas en région champenoise, dans un monastère bénédictin de Montiéramey.

 

La mort se rapproche :

Les décès se multiplient autour de Bernard : l’abbé de Cîteaux fin 1150, Suger, moins d’un mois plus tard (1151), Hugues de Vitry, l’évêque d’Auxerre, Thibaut, comte de Champagne (1152), mais aussi et surtout le pape Eugène III en juillet 1153… La mort se rapproche du champenois qui dicte encore quelques lettres pour ses proches. On s’inquiète d’une santé que l’entourage juge très inquiétante. Louis VII lui-même, pourtant peu coutumier des échanges épistolaires avec l’abbé cistercien, lui envoie une lettre où il s’inquiète de son état. Un sursaut l’amène hors de son lit et hors de son abbaye : au printemps 1153, il intervient directement dans le conflit qui oppose l’évêque de Metz et le duc de Lorraine. Il fait plier le premier à l’autorité du second et il regagne paisiblement son monastère. Ses derniers écrits sont pour un membre de sa famille, André de Montbard, chevalier du temple parti en terre sainte où il reçoit la missive de son oncle. Les symptômes de ses problèmes gastriques s’aggravent et en août 1153, Bernard de Clairvaux meurt. Le corps est déposé dans l’abbatiale dans un tombeau de pierre. « Il est temps de ne pas m’oublier. L’écho de ma vie monstrueuse et de ma conscience malheureuse retentit à vos oreilles….. » (Bernard, Lettre 250.A). Ce n’est qu’au début de l’année 1175 que Bernard de Clairvaux est canonisé, d’abord comme « confesseur de la foi ». en 1830, le pape Pie VIII le nomme docteur de l’Eglise universelle. Depuis 1098, l’ordre cistercien n’a cessé de croître. En 1153, il compte déjà quelque 35 couvents dont 167 dépendent directement de l’abbaye de Bernard, Clairvaux.