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Bernard est né en l’an 1090 en
la forteresse de Fontaine-Lès-Dijon et vraisemblablement baptisé en l’église
Saint-Martin-des-Champs, la paroisse tutélaire de la chapelle Saint-Ambrosinien
de Fontaine. Celle-ci appartient à son père, Tescelin de Saur, un chevalier de
rang modeste qui tient ces lieux du duc de Bourgogne. Sa mère, Alerh, semble
d’extraction plus prestigieuse puisque son père n’est autre que le seigneur de
Montbard aux possessions nombreuses dans la région de Châtillonnais. Bernard
est le troisième de sept enfants. Ses parents le destinent à la cléricature.
Bernard est donc un homme de bonne naissance dont les lignages sont bien
implantés dans le nord de la Bourgogne, aux portes de la champagne.
La jeunesse d'un saint :
Saint Bernard a
laissé bien peu de traces pour être rapportée avec véracité mais elle est
sûrement pénétrée d’une très forte affection maternelle. Pieuse, sa mère se
décide à déplacer toute la famille pour que son jeune fils Bernard puisse suivre
les enseignements locaux des chanoines. Elle le pousse dès son plus jeune âge
vers l’école de chanoines séculiers de Saint-Vorles, fondée par brun de Roucy,
sise à Chatillon-sur-Seine, où ses parents possèdent une modeste maison, afin
qu’il y suive l’enseignement adéquat qu’elle s’est promis pour lui, elle qui
souhaite voir son fils embrasser la vie religieuse. C’est donc Bernard qui
définit à l’époque les orientations de la famille, puisque ses autres frères
sont destinés aux armes et ne peuvent prétendre à ce titre suivre une
instruction générale du type de celle de leur frère. Pour autant, les parents ne
choisissent pas forcement l’excellence, et se mettent d’accord sur
Châtillon-sur-Seine aux dépens de Dijon et d’une solide formation au monastère
clunisien de Saint-Bénigne. A cela, deux raisons. La première, la volonté de
suivre un enseignement proche de la maison familiale, près de ses frères et
sœur, mais également que les frères de Bernard, loin d’être délaissés, puissent
aussi s’entraîner aux armes avec les chevaliers qui gravitent autour de toute la
famille entre montbardois et Châtillonnais. Châtillon est par ailleurs une ville
d’importance, aux marches de la Bourgogne ducale dont l’influence se partage
entre le duc lui-même et l’évêque de Langres. Ville de choix, école
d’excellence : le jeune homme bénéficie de la bienveillance de parents qui se
soucient de la formation de tous leurs enfants.
La formation originale :
Il y suit une formation
classique en latin, dite trivium, soit l’étude de la grammaire (apprendre
à lire et à écrire), de la rhétorique (apprendre à discourir et à écrire en
conséquence) et de la dialectique (apprendre à disputer et à raisonner) même
s’il semble que, sur ce dernier point, l’enseignement ait fait défaut. Il n’est à aucun moment
question de suivre les quatre autres enseignements complémentaires qui composent
le quadrivium : l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie.
Ses écrits montreront plus tard, comme le souligne l’historien F. Gastaldelli,
une très grande facilité dans le maniement de la langue latine qui semble
manquer à quelques-uns de ses contemporains. Il en sort avec une excellente
formation, d’un très bon niveau, au terme d’une bonne huitaine d’années,
parfaite et complète dans la connaissance des classiques latins et des pères de
l’église. Mais on aurait tort de prendre Bernard pour un pur intellectuel :
garçon, il apprend aussi à monter à cheval. Les sources restent assez peu
bavardes sur le sens du travail de l’élève Bernard et même si le premier
biographe du saint homme, guillaume de Saint-Thierry (en 1149), le dépeint comme
un enfant timide et studieux, la prudence reste de mise. Il décrit aussi Bernard
comme un adolescent austère dans l’objectif de ses desseins à venir, « simple et
paisible à la maison, sortant rarement, pudique au-delà de ce que l’on peut
croire »
Les décisions au camp de Grancey :
Mais voilà, le désir que
caresse le jeune homme est celui d’un chrétien ne pouvant se satisfaire d’une
vie classique : il souhaite, pour lui et tous ses proches, connaitre une
élévation spirituelle, une voie plus âpre, plus difficile, exigeante… Il entend
alors parler d’un nouveau monastère, installé non loin de la capitale
bourguignonne, qui obéit à la règle de saint Benoît. L'objectif de cette règle
est de parvenir à la sainteté en laissant la "grâce de Dieu agir progressivement
en soi". Courant 1112, le jeune Bernard
se trouve aux côtés de ses frères, servant sous les armes du duc Hugues II de
Bourgogne, alors assiégeant la forteresse de Grancey, sise à une quarantaine de
kilomètre au nord de Dijon. C’est en lieux assez peu
propice aux révélations que Bernard avoue à sa famille vouloir partir pour
entrer dans l’abbaye de Cîteaux et y intégrer sa communauté. Il est en effet
assailli de remords en pensant à sa mère, Aleth, décédée, qui a tant œuvré de
son vivant pour la carrière religieuse et le parcours spirituel de son fils. Il
prend alors la décision d’entrer à Cîteaux, symbole d’un nouvel élan de foi,
nouvel Eden d’une spiritualité régénérée, mais qui jusqu’alors compte peu de
recrues. Les idées du jeune homme durent
sans doute surprendre ses frères Barthélémy et André. Mais les discussions
finissent, contre toute attente, par un constat éloquent : Bernard a réussi à
les convaincre de le suivre dans le nouveau Monastère. Reste Guy, l’ainé, alors
sur le pied de guerre également à Grancey. Guy est marié depuis deux ou trois
ans à Elisabeth dont il a deux filles. Après réflexion, les deux époux décident
d’entrer tous deux en religion : chacun entrera en monastère pour se mettre au
service de dieux.
Le temps de l'apologie :
Ce tournant dans la vie de
Bernard de Clairvaux prend la forme d’écrits un traité appelé Apologia ad
Guillelmum Sancti theodorici, dans lequel l’homme de lettres règle ses
comptes avec l’univers clunisien incarné par un homme qui marque Bernard, Pierre
le Vénérable. L’auteur estime qu’il est temps
de ramener la branche clunisienne, dont le rameau cistercien n’est qu’une
émanation récente, dans la droite ligne de l’austérité originelle. Il règle
également ses comptes avec l’autre grand foyer, celui représenté par l’abbaye de
Saint-Denis à la tête de laquelle gouverne Suger, autre brillant esprit de
l’époque commençant d’abord par se désolidariser de ses compagnons qui
calomnient vertement les Clunisiens, Bernard entame dans ce texte une attaque en
règle contre les excès de table, de vêtements, le goût des ornementations
coûteuses et démesurées. Suit ensuite la partie concernant les goûts esthétiques
des Clunisiens et des Cisterciens, les premiers étant jugés trop décorés, alors
que Bernard appuie sur le côté fonctionnel des édifices de son ordre. Bernard y
exprime sa profonde aversion pour tous ces saints gravés sur les pavés, les
décorations sculptées des églises conventuelles. Que tira Bernard de cette libre
expression contre les abus de ces condisciples clunisiens ? Sans doute beaucoup
de satisfaction si l’on considère que Pierre le Vénérable introduisit dès 1132
dans la réforme des statuts de la maison clunisienne quelques remarques qu’avait
évoquées Bernard dans son texte.
Les relations avec les Clunisiens
:
Dès cette année 1123, elles
évoluent lentement. D’abord, grâce à la
personnalité de Pierre le Vénérable, nouvel abbé de l’ordre des moines noirs qui
visiblement se préoccupe de la bonne entente entre les différents ordres
monastiques. Puis, la venue de moines noirs dans les abbayes cisterciennes
change aussi la donne : d’abord perçus comme d’éventuels fauteurs de troubles,
les moines pourquoi en question s’avèrent dignes de porter la coule blanche des
moines cisterciens. Ces ententes momentanées ne doivent cependant pas cacher les
désaccords concernant le relâchement de la règle des Clunisiens sur lequel
Bernard de Clairvaux reste intransigeant. Ce sont en fait deux
conceptions de Dieu qui s’affrontent, la première, clunisienne, l’envisage comme
l’empereur céleste au milieu d’une cour riche et somptueuse, l’autre l’imagine
comme un serviteur dépouillé de tout et souffrant pour les hommes. Outre ce débat d’idée, c’est
aussi une autre conception, celle du pouvoir, des influences et des
interdépendances qui s’affronte : en témoigne encore la signature qu’accordera
Innocent II aux Cisterciens à Lyon en 1132, signature d’une charte qui
dispensera les abbayes de l’ordre d’une redevance annuelle que celle-ci
versaient jusqu’alors à Cluny. Le pape apposera sa signature sur cette charte en
comparant la richesse de l’abbaye clunisienne à la misère de celles de Cîteaux,
une façon encore d’attiser les rancœurs entre les deux ordres monastiques….
Le soutien à l'idéal Templiers
:
C’est dans les premières années
de vie religieuse de Bernard que se développent les milices armées qui
défendront, la Terre sainte : l’ordre des Hospitaliers, en 1113 date à laquelle
Bernard et sa troupe Châtillonnaise frappent à la porte du nouveau Monastère,
et l’ordre des Pauvres Chevaliers du Christ en 1119. Hugues de Payns, son
fondateur, semble, qui plus est, d’origine champenoise, ce qui focalise plus
encore l’attention de Bernard pour le second ordre que le premier. Si le puissant comte de
champagne adhère dès 1125 à la nouvelle milice du Temple, l’abbé de Clairvaux
semble refroidi et regrette déjà cet empressement de ces nouveaux membres armés
qui se proposent déjà comme les banquiers de la noblesse entreprenante de
Champagne et de ces croisés qui sont partis en terre musulmane et dont les biens
restés, bien souvent, en Europe nécessitent une gestion habile. Peut-être l’homme du val
d’absinthe regrette-t-il de ne plus être le seul à recevoir les libéralités de
la grande maison de Champagne ? Mais l’enthousiasme qu’il exprime à l’égard des
nouveaux arrivants s’apparente plus à une légère jalousie qu’à l’accueil
intéressé de combattants pour le Christ.
Le Concile de Troyes :
Bernard va changer d’attitude
dans les temps qui suivent. Le pape Honorius II a approuvé la création de
l’Ordre du Temple et un concile est réuni à Troyes pour lui définir des règles
de vie, une construction que Bernard, intervenant alors comme secrétaire, pense
pouvoir influencer. A cette occasion, il à rédigé un texte intitulé De laude
novae militae, dans laquelle il rend d’abord hommage au fondateur, Hugues de
Payns, avant de porter aux nues les chevaliers qui participent pour un double
combat en Terre sainte ; le combat militaire, celui du glaive matériel, et le
combat spirituel, au nom de Dieu.
L'affrontement avec Abelard :

Cette lutte entre les deux
hommes d’Eglise apparaît pour l’époque comme la querelle opposant la lumière à
l’obscurantisme, la foi à la raison. Elle témoigne surtout d’une conception
véhémente de l’orthodoxie portée haut et fort par Bernard de Clairvaux dans un
contexte d’assise du pouvoir spirituel sur la société et de remise en
question (hérésies diverses…) D’abord, ce conflit apparaît dans des conditions
particulières : à Paris, de jeunes maîtres, ambitieux, souhaitent vivifier leur
vision du monde et trouvent des interlocuteurs parmi une jeunesse lettrée avide
de connaissance et d’apprentissage ; la colline Sainte-Geneviève se couvre alors
de chaires et d’écoles… L’un d’eux, Pierre Abélard,
homme d’esprit novateur, est déjà réputé dans les écoles de la montagne. Il
jouit d’une solide assise parmi les intellectuels de son temps, alors qu’il
enseigne la dialectique sur la rive gauche de la Seine. Son ouvrage Théologie
est pourtant condamné en 1121 au concile de Soissons. Après une fuite en
Champagne et diverses pérégrinations notamment à l’abbaye Saint-Gildas en
Bretagne, il est de retour à Paris vers 1136 pour enseigner la dialectique et la
théologie. Logicien de passion, Pierre Abélard possède déjà un sérieux bagage
derrière lui et s’emploie à élaborer des logiques permettant de soutenir
certains dogmes sans passer par des raisonnements absurdes lorsqu’il entre en
conflit avec Bernard de Clairvaux. Il apparaît pour beaucoup que ce débat
restera pour les eux hommes un dialogue de sourds, une épreuve entre le
scolastique et la théologie des grands hommes d’église. Tout au plus, cette
querelle, pourtant une des plus passionnantes de ce siècle, illustre-t-elle le
mépris de Bernard pour les enseignements parisiens.
Le combat contre les hérésies :
Qu’il s’agisse du nord de
l’Europe, dans la région de Cologne, ou dans le sud de la France, dans le comté
de Toulouse, certains s’insurgent contre les excès auxquels participe parfois l’Eglise :
on condamne pêle-mêle les abus féodaux, la quête des honneurs, bénéfices, biens
temporels, mais aussi les querelles, jeux de compétitions en édites locales pour
des judicatures… On parle de retour aux temps
apostoliques, aux temps primitifs de l’église. Certains entrent en conflit avec
leurs évêques, contre le pape, on rejette l’autorité, la subordination, les
hiérarchies imposées par Rome. Dans ses commentaires face à
ces courants, Bernard évoque la présence d’une initiation, d’un secret révélé
dans les sectes. Pour lui, l’Eglise catholique ne dissimule rien, ne professe
aucune théorie ésotérique : les apôtres révélant tout, sans secret. Pire, les Apostoliques, c’est
comme cela que se nomment les hérétique, mettent à mal :
- L’idée de pouvoir manger de tout, préférant interdire l’emploi des
laitages et tout autre aliment né de la conjonction charnelle ;
- Le baptême, qu’ils réservent aux adultes et
adolescents ;
- La prière des morts, qui est purement et simplement
supprimée, rejetant ainsi la communion des saints ;
- Chez les Rhénans, le purgatoire est nié…
Deux solutions s’offre à saint
Bernard dans la lutte contre ces mouvements : la persuasion à la contrainte. Sur
le premier point, il rejoint saint Augustin qui préférait déjà en son temps
utiliser la parole, des arguments, prévaut dans des cas précis. Mais pour
Bernard, l’usage de la force ne doit pas être exclu, elle peut extirper du tissu
social la présence de prosélytes habiles face, en tout cas dans les rhénanes, à
une population souvent fruste. Aux portes du royaume de
France, une autre tendance se développe depuis des décennies, jamais extirpée
depuis le haut Moyen Age : les Cathares, les Purs…..qui, des Cévennes jusqu’au
Languedoc, développent des idées conformes à celles énoncées plus haut mais
parmi lesquelles s’ajoute encore l’absence de sacrement, de liturgie, de culte ! Albéric, ancien abbé de
Vézelay, arrive en France avec le titre de légat du Saint-Siège. C’est lui qui
encourage Bernard à se rendre dans le sud pour lutter sur le terrain. Bernard
prend la route au printemps 1145 malgré une santé déclinante.
Vezelay, l'enthousiasme balaie les scepticismes :
Le contexte :
Le rapport de force n’est guère
en faveur des Latins en Terre d’Orient quand, vers 1145, alors que la ville de
Bourges, lors d’un concile, reçoit de Palestine un appel de détresse, Bernard
prend fait et cause pour la sauvegarde des lieux saints. Le monde Musulman n’est
pas uniforme. Le danger est réel, suffisant en tous les cas pour inquiéter les
émirs rivaux et le puissant empereur de Constantinople. La chute d’Edesse en
1144 est durement ressentie. Les états latins d’Orient ont le sentiment d’être
oubliés des royaumes d’Europe occidentale. Des évêques arméniens et d’Antioche
traversent les mers pour venir demander de l’aide face aux menaces qui pèsent
sur Jérusalem et Antioche.
Une seconde croisade
chrétienne :
C’est la première fois depuis
la première croisade, lancée en 1095 par Urbain II, que les états d’occident
sont sollicités pour venir en aide aux peuples d’Orient. Le pape Eugène III s’investit
dans cette opération en promulguant dès 1145 la bulle Quantum predecessores.
Dans ce texte, il reprend les termes de celle de son prédécesseur, lors de
la première « expédition » : dans un contexte d’agitation et de canalisation des
énergies, notamment la violence chevalière,
Urbain II avait promis l’indulgence
plénière et d’autres privilèges alléchants si les chrétiens d’Europe se
portaient au secours de leurs frères d’Orient. La bulle du pape de 1145 redonne
les mêmes privilèges aux partants. Le pape formule aussi l’idée que le roi de
France, Louis VII, prendra la direction de cette croisade. Ce dernier y consent
d’autant plus volontiers qu’il a promis, notamment en mémoire de son frère
Philippe, premier-né de Louis VI mais prématurément décédé et dont il a pris la
succession sur le trône de France, de partir pour un pèlerinage sur le tombeau
du Christ. Louis VII annonce sa décision à
son entourage, barons et évêques, lors de la Noël 1145, à Bourges. Seul un
homme, Geoffroy de la Roche-Vanneau, évêque de Langres, aurait approuvé cette
décision : tous, même Suger, sont hostiles au départ du roi pour la Terre
Sainte. Et pour se donner les chances de convaincre tout le monde, le souverain
décide la convocation d’une nouvelle assemblée, quelques mois plus tard, sur les
pentes de la colline de Vézelay, en Bourgogne.
Sur la colline éternelle :
Les historiens ne savent pas
avec précision qui de Louis VII ou du Pape Eugène III, un ancien disciple de
Bernard de Clairvaux, aurait sollicité l’homme de foi pour venir de sa verve
enflammer les nombreuses personnes venues en terre bourguignonne. Quelle que
soit la personne qui fit appel à Bernard, son intervention donna corps et un
incroyable élan à cette seconde expédition. L’homme est alors à l’apogée de sa
gloire, son aura est immense, il est écouté de tous, ne dit-on pas alors que
Louis VII lui-même en à fait un prophète ? Sa participation fait entrer cet
appel solennel dans une autre dimension. Pour l’heure, seule sa
contribution à l’organisation et à la création de l’ordre du Temple l’avait, un
court moment, rapproché des soucis rencontrés en terre sainte. L’engagement de
Bernard dans la seconde croisade aux côtés des grands Rois d’Europe prend par là
aussi une autre valeur. Pourquoi Vézelay ? Les lieux sont depuis quelque temps
sujets à une effervescence peu commune, notamment avec le développement du
pèlerinage autour des reliques de Maris Madeleine dans la seconde moitié du
XIème siècle, c’est aussi un endroit du royaume où le roi de France désire être
vu, notamment des comtes de Nevers, peu enclins à souffrir l’influence royale
alors qu’ils souhaitent aux-même mettre la main sur la florissante abbaye et ses
possessions. Le sud de la Bourgogne, dont Vézelay, reste une terre d’avenir pour
pouvoir le royal, désireux de pousser son emprise géographique vers le Lyonnais.
L'appel proprement dit :
Epoustouflant, selon les
chroniqueurs, tel est le mot qui résume selon eux ce rendez-vous vézelien qui
n’a d’équivalent que celui de 1095 à Clermont : Aliénor d’Aquitaine, le comte de
Dreux, frère du roi, Guillaume de Nevers, Henri, fils du comte de Champagne,
Enguerrand de Coucy, puissante famille de châtelains, ou encore Hugues de
Lusignan, Thierry, comte de Flandres, Archambaud de Bourbon. L’élite de la
France est aux pieds de Bernard de Clairvaux, au milieu d’autres barons et
hommes d’Eglise. La cité étant trop petite pour accueillir pareille multitude,
une esplanade de bois fut dressée sur un des flancs de la colline sur laquelle
Bernard grimpa en compagnie du roi, arborant une belle croix sur sa poitrine.
Aucune trace ne nous est parvenue de l’appel de l’abbé de Clairvaux, sinon qu’il
lut la bulle papale et que son intervention, d’une conviction sans doute
infaillible, fit passer son auditoire du scepticisme à l’enthousiasme. Ses
exhortations sont entendues des grands comme des simples. Bernard ne s’arrête pas là. Il
parcourt des centaines de kilomètres entre le nord de la France et l’empire, en
Lorraine, en Flandre, mais aussi en Rhénanie contre les prédicateurs d’un moine
français Raoul, poussant aux pogroms des juifs. De nombreuses lettres partent
aussi à l’adresse de princes et de grands prélats absents à Vézelay pour les
encourager à l’aventure ; Mais cette dernière excursion laisse dans son corps
une profonde fatigue qui l’empêche de suivre les deux armées constituées
(française et allemande) sur leur route vers l’Orient.
Bernard, un réformateur ?
L’objectif du réformateur
qu’est Bernard ? Revenir à la tradition apostolique, la réforme grégorienne
génère, selon lui, des maux pires que le mal qu’elle est censée soigner. Il
intervient comme une sorte de purificateur de la hiérarchie ecclésiastique,
alourdie par la réforme grégorienne dans la forme (notamment concernant l’habit,
les vices….) et dans le fond (le pape doit avoir un rôle revalorisant). Là, le
pape doit être le garant du catholicisme ouvert à tous : l’abbé blanc prône une
universalité de l’Eglise (englobant aussi les Grecs) à l’exception des juifs
pour qui le temps de l’évangélisation n’est pas encore arrivé. Bernard se montre aussi
intransigeant en rappelant l’élargissement opéré lors de la même réforme
grégorienne des dignitaires ecclésiastique. Le recrutement du sacré Collège
romain doit, selon l’homme de Clairvaux, être élargi aux autres membres des
Eglises extérieures à l’Eglises apostolique romaine : il ne saurait être
question de continuer sur une voie où les élites urbaines romaines tirent toutes
les ficelles d’une église universelle et si mal représentée. Et de mettre en
évidence la contradiction entre une Eglise universelle et diversifiée et des
cadres romains et catholique…
La rencontre avec son créateur :
Aussi grandiose et unique que
fut la vie de l’abbé blanc, elle s’achève, dans les derniers mois de sa vie, par
un scandale dont les tenants et les aboutissants sont d’un matérialisme qui n’a
d’égal que l’ascétisme de l’homme qu’il desservit. Vers 1150, Bernard semble avoir
regagné Clairvaux. Orateur-né, il fait écrire ses textes par un jeune
secrétaire, connu sous le nom de Nicolas, un jeune moine. Cet homme embrasse la
foi et la passion Bernardine en quittant son ordre pour suivre l’homme de parole
et retranscrire ses propos. Sans doute avec un peu trop de zèle, d’ailleurs,
puisque le sceau de l’abbé signe des discours qu’il ne semble pas avoir tenus.
Plus que la volonté d’usurper une identité, le jeune secrétaire fait figure
d’imitateur : en lui, semble résonner l’envie de jouer un rôle, d’intervenir
dans l’Eglise. Calife à la place du Calife : ce jeune Nicolas s’exprime bientôt
dans ses propres missives, ordonne, même tout en apposant les sceaux de Bernard. La supercherie est bientôt
découverte, l’abbé de Clairvaux entre dans une folle rage qui s’entend jusqu’à
Rome, jusqu’au pape Eugène III. Mais déjà, l’usurpateur est en fuite.
Heureusement, l’abbé s’était prémuni contre pareille éventualité et avait eu
l’idée de faire des doubles de ses sceaux. Il semble que l’homme ai été
rattrapé, fouillé : on découvrit dans ses affaires trois sceaux du monastère
champenois. Mais, visiblement, il ne fut jamais condamné sinon par les propos
outranciers de Bernard : on retrouvera la trace du jeune Nicolas en région
champenoise, dans un monastère bénédictin de Montiéramey.
La mort se rapproche :
Les décès se multiplient autour
de Bernard : l’abbé de Cîteaux fin 1150, Suger, moins d’un mois plus tard
(1151), Hugues de Vitry, l’évêque d’Auxerre, Thibaut, comte de Champagne (1152),
mais aussi et surtout le pape Eugène III en juillet 1153… La mort se rapproche du
champenois qui dicte encore quelques lettres pour ses proches. On s’inquiète
d’une santé que l’entourage juge très inquiétante. Louis VII lui-même, pourtant
peu coutumier des échanges épistolaires avec l’abbé cistercien, lui envoie une
lettre où il s’inquiète de son état. Un sursaut l’amène hors de son lit et hors
de son abbaye : au printemps 1153, il intervient directement dans le conflit qui
oppose l’évêque de Metz et le duc de Lorraine. Il fait plier le premier à
l’autorité du second et il regagne paisiblement son monastère. Ses derniers écrits sont pour
un membre de sa famille, André de Montbard, chevalier du temple parti en terre
sainte où il reçoit la missive de son oncle. Les symptômes de ses problèmes
gastriques s’aggravent et en août 1153, Bernard de Clairvaux meurt. Le corps est
déposé dans l’abbatiale dans un tombeau de pierre. « Il est temps de ne pas
m’oublier. L’écho de ma vie monstrueuse et de ma conscience malheureuse retentit
à vos oreilles….. » (Bernard, Lettre 250.A). Ce n’est qu’au début de l’année
1175 que Bernard de Clairvaux est canonisé, d’abord comme « confesseur de la
foi ». en 1830, le pape Pie VIII le nomme docteur de l’Eglise universelle. Depuis 1098, l’ordre cistercien
n’a cessé de croître. En 1153, il compte déjà quelque 35 couvents dont 167
dépendent directement de l’abbaye de Bernard, Clairvaux.
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