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"Liber ad milites Templi de laude novae militiae" ou l'éloge
de la nouvelle milice a été réalisée et rédigée par
Bernard
de Clairvaux.
Prologue
A Hugues, soldat du
Christ, et maître de la milice, Bernard simple abbé de Clairvaux
Combattre le bon
combat
Ce n'est pas une,
mais deux, mais trois fois, si je ne me trompe, mon cher Hugues, que vous
m'avez prié de vous écrire, à vous et à vos compagnons d'armes, quelques
paroles d'encouragement, et de tourner ma plume, à défaut de lance, contre
notre tyrannique ennemi, en m'assurant que je vous rendrais un grand service
si j'excitais par mes paroles ceux que je ne puis exciter les armes à la
main. Si j'ai tardé quelque temps à me rendre à vos désirs, ce n'est pas que
je crusse qu'on ne devait en tenir aucun compte, mais je craignais qu'on ne
pût me reprocher de m'y être légèrement et trop vite rendu et d'avoir,
malgré mon inhabileté, osé entreprendre quelque chose qu'un autre plus
capable que moi aurait pu mener à meilleure fin, et d'avoir empêché
peut-être ainsi que tout le bien possible se fit. Mais en voyant que ma
longue attente ne m'a servi à rien, je me suis enfin décidé à faire ce que
j'ai pu, le lecteur jugera si j'ai réussi, afin de vous prouver que ma
résistance ne venait point de mauvais vouloir de ma part, mais du sentiment
de mon incapacité. Mais après tout, comme ce n'est que pour vous plaire que
j'ai fait tout ce dont je suis capable, je me mets fort peu en peine que mon
livre ne plaise que médiocrement ou même paraisse insuffisant à ceux qui le
liront.
Chapitre I
Louange de la
nouvelle milice
1. Un nouveau genre de milice est né, dit-on, sur la terre, dans le pays
même que le Soleil levant est venu visiter du haut des cieux, en sorte que
là même où il a dispersé, de son bras puissant, les princes des ténèbres,
l’épée de cette brave milice en exterminera bientôt les satellites, je veux
dire les enfants de l’infidélité. Elle rachètera de nouveau le peuple de
Dieu et fera repousser à nos yeux la corne du salut, dans la maison de David
son fils (Luc I, passim). Oui, c’est une milice d’un nouveau genre, inconnue
aux siècles passés, destinée à combattre sans relâche un double combat
contre la chair et le sang, et contre les esprits de malice répandus dans
les airs. Il n’est pas assez rare de voir des hommes combattre un ennemi
corporel avec les seules forces du corps pour que je m’en étonne ; d’un
autre côté, faire la guerre au vice et au démon avec les seules forces de
l’âme, ce n’est pas non plus quelque chose d’aussi extraordinaire que
louable, le monde est plein de moines qui livrent ces combats ; mais ce qui,
pour moi, est aussi admirable qu’évidemment rare, c’est de voir les deux
choses réunies, un même homme pendre avec courage sa double épée à son côté
et ceindre noblement ses flancs de son double baudrier à la fois. Le soldat
qui revêt en même temps son âme de la cuirasse de la foi et son corps d’une
cuirasse de fer, ne peut point ne pas être intrépide et en sécurité
parfaite ; car, sous sa double armure, il ne craint ni homme ni diable. Loin
de redouter la mort, il la désire. Que peut-il craindre, en effet, soit
qu’il vive, soit qu’il meure, puisque Jésus-Christ seul est sa vie et que,
pour lui, la mort est un gain ? Sa vie, il la vit avec confiance et de bon
cœur pour le Christ, mais ce qu’il préférerait, c’est d’être dégagé des
liens du corps et d’être avec le Christ ; voilà ce qui lui semble meilleur.
Marchez donc au combat, en pleine sécurité, et chargez les ennemis de la
croix de Jésus-Christ avec courage et intrépidité, puisque vous savez bien
que ni la mort, ni la vie ne pourront vous séparer de l’amour de Dieu qui
est fondé sur les complaisances qu’il prend en Jésus-Christ, et
rappelez-vous ces paroles de l’Apôtre, au milieu des périls : " Soit que
nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur " (Rm XIV,
8). Quelle gloire pour ceux qui reviennent victorieux du combat, mais quel
bonheur pour ceux qui y trouvent le martyre ! Réjouissez-vous, généreux
athlètes, si vous survivez à votre victoire dans le Seigneur, mais que votre
joie et votre allégresse soient doubles si la mort vous unit à lui : sans
doute votre vie est utile et votre victoire glorieuse ; mais c’est avec
raison qu’on leur préfère une sainte mort ; car s’il est vrai que ceux qui
meurent dans le Seigneur sont bienheureux, combien plus heureux encore sont
ceux qui meurent pour le Seigneur ?
2. Il est bien
certain que la mort des saints dans leur lit ou sur un champ de bataille est
précieuse aux yeux de Dieu, mais je la trouve d’autant plus précieuse sur un
champ de bataille qu’elle est en même temps plus glorieuse. Quelle sécurité
dans la vie qu’une conscience pure ! Oui, quelle vie exempte de trouble que
celle d’un homme qui attend la mort sans crainte, qui l’appelle comme un
bien, et la reçoit avec piété. Combien votre milice est sainte et sûre, et
combien exempte du double péril auquel sont exposés ceux qui ne combattent
pas pour Jésus-Christ ! En effet, toutes les fois que vous marchez à
l’ennemi, vous qui combattez dans les rangs de la milice séculière, vous
avez à craindre de tuer votre âme du même coup dont vous donnez la mort à
votre adversaire, ou de la recevoir de sa main, dans le corps et dans l’âme
en même temps. Ce n’est point par les résultats mais par les sentiments du
cœur qu’un chrétien juge du péril qu’il a couru dans une guerre ou de la
victoire qu’il y a remportée, car si la cause qu’il défend est bonne,
l’issue de la guerre, quelle qu’elle soit, ne saurait être mauvaise, de même
que, en fin de compte, la victoire ne saurait être bonne quand la cause de
la guerre ne l’est point et que l’intention de ceux qui la font n’est pas
droite. Si vous avez l’intention de donner la mort, et qu’il arrive que ce
soit vous qui la receviez, vous n’en êtes pas moins un homicide, même en
mourant ; si, au contraire, vous échappez à la mort, après avoir tué un
ennemi que vous attaquiez avec la pensée ou de le subjuguer ou de tirer
quelque vengeance de lui, vous survivez sans doute, mais vous êtes un
homicide : or il n’est pas bon d’être homicide, qu’on soit vainqueur ou
vaincu, mort ou vif, c’est toujours une triste victoire que celle où on ne
triomphe de son semblable qu’en étant vaincu par le péché, et c’est en vain
qu’on se glorifie de la victoire qu’on a remportée sur un ennemi, si on en a
laissé remporter une aussi sur soi à la colère ou à l’orgueil. Il y a des
personnes qui ne tuent ni dans un esprit de vengeance ni pour se donner le
vain orgueil de la victoire, mais uniquement pour échapper eux-mêmes à la
mort : eh bien ! je ne puis dire que cette victoire soit bonne, attendu que
la mort du corps est moins terrible que celle de l’âme ; en effet celle-ci
ne meurt point du même coup qui tue le corps, mais elle est frappée à mort
dès qu’elle est coupable de péché.
Chapitre II
De la milice
séculière
3. Quels seront donc le fruit et l’issue, je ne dis pas de la milice, mais
de la malice, séculière, si celui qui tue pèche mortellement et celui qui
est tué périt éternellement ? Car, pour me servir des propres paroles de
l’Apôtre : " Celui qui laboure la terre doit labourer dans l’espérance d’en
tirer du fruit, et celui qui bat le grain doit espérer d’en avoir sa part "
(1 Co IX, 10). Combien étrange n’est donc point votre erreur, ou plutôt
quelle n’est pas votre insupportable fureur, ô soldats du siècle, de faire
la guerre avec tant de peine et de frais, pour n’en être payés que par la
mort ou par le péché ? Vous chargez vos chevaux de housses de soie, vous
recouvrez vos cuirasses de je ne sais combien de morceaux d’étoffe qui
retombent de tous côtés ; vous peignez vos haches, vos boucliers et vos
selles ; vous prodiguez l’or, l’argent et les pierreries sur vos mors et vos
éperons, et vous volez à la mort, dans ce pompeux appareil, avec une
impudente et honteuse fureur. Sont-ce là les insignes de l’état militaire ?
Ne sont-ce pas plutôt des ornements qui conviennent à des femmes ? Est-ce
que, par hasard, le glaive de l’ennemi respecte l’or ? Epargne-t-il les
pierreries ? Ne saurait-il percer la soie ? Mais ne savons-nous pas, par une
expérience de tous les jours, que le soldat qui marche au combat n’a besoin
que de trois choses, d’être vif, exercé et habile à parer les coups, alerte
à la poursuite et prompt à frapper ? Or on vous voit au contraire nourrir,
comme des femmes, une masse de cheveux qui vous offusquent la vue, vous
envelopper dans de longues chemises qui vous descendent jusqu’aux pieds et
ensevelir vos mains délicates et tendres sous des manches aussi larges que
tombantes. Ajoutez à tout cela quelque chose qui est bien fait pour effrayer
la conscience du soldat, je veux dire, le motif léger et frivole pour lequel
on a l’imprudence de s’engager dans une milice d’ailleurs si pleine de
dangers ; car il est bien certain que vos différends et vos guerres ne
naissent que de quelques mouvements irréfléchis de colère, d’un vain amour
de la gloire, ou du désir de quelque conquête terrestre. Or on ne peut
certainement pas tuer son semblable en sûreté de conscience pour de
semblables raisons.
Chapitre III
Des soldats du
Christ
4. Mais les soldats du Christ combattent en pleine sécurité les combats de
leur Seigneur, car ils n’ont point à craindre d’offenser Dieu en tuant un
ennemi et ils ne courent aucun danger, s’ils sont tués eux-mêmes, puisque
c’est pour Jésus-Christ qu’ils donnent ou reçoivent le coup de la mort, et
que, non seulement ils n’offensent point Dieu, mais encore, ils s’acquièrent
une grande gloire : en effet, s’ils tuent, c’est pour le Seigneur, et s’ils
sont tués, le Seigneur est pour eux ; mais si la mort de l’ennemi le venge
et lui est agréable, il lui est bien plus agréable encore de se donner à son
soldat pour le consoler. Ainsi le chevalier du Christ donne la mort en
pleine sécurité et la reçoit dans une sécurité plus grande encore. Ce n’est
pas en vain qu’il porte l’épée ; il est le ministre de Dieu, et il l’a reçue
pour exécuter ses vengeances, en punissant ceux qui font de mauvaises
actions et en récompensant ceux qui en font de bonnes. Lors donc qu’il tue
un malfaiteur, il n’est point homicide mais malicide, si je puis m’exprimer
ainsi ; il exécute à la lettre les vengeances du Christ sur ceux qui font le
mal, et s’acquiert le titre de défenseur des chrétiens. Vient-il à succomber
lui-même, on ne peut dire qu’il a péri, au contraire, il s’est sauvé. La
mort qu’il donne est le profit de Jésus-Christ, et celle qu’il reçoit, le
sien propre. Le chrétien se fait gloire de la mort d’un païen, parce que le
Christ lui-même en est glorifié, mais dans la mort d’un chrétien la
libéralité du Roi du ciel se montre à découvert, puisqu’il ne tire son
soldat de la mêlée que pour le récompenser. Quand le premier succombe, le
juste se réjouit de voir la vengeance qui en a été tirée ; mais lorsque
c’est le second qui périt " tout le monde s’écrie : Le juste sera-t-il
récompensé ? Il le sera, sans doute, puisqu’il y a un Dieu qui juge les
hommes sur la terre " (Ps LVII, 11). Il ne faudrait pourtant pas tuer les
païens mêmes, si on pouvait les empêcher, par quelque autre moyen que la
mort, d’insulter les fidèles ou de les opprimer. Mais pour le moment, il
vaut mieux les mettre à mort que de les laisser vivre pour qu’ils portent
les mains sur les justes, de peur que les justes, à leur tour, ne se livrent
à l’iniquité.
5. Mais,
dira-t-on, s’il est absolument défendu à un chrétien de frapper de l’épée,
d’où vient que le héraut du Sauveur disait aux militaires de se contenter de
leur solde, et ne leur enjoignait pas plutôt de renoncer à leur profession (Lc
III, 13) ? Si au contraire cela est permis, comme ce l’est en effet, à tous
ceux qui ont été établis de Dieu dans ce but, et ne sont point engagés dans
un état plus parfait, à qui, je vous le demande, le sera-t-il plus qu’à ceux
dont le bras et le courage nous conservent la forte cité de Sion, comme un
rempart protecteur derrière lequel le peuple saint, gardien de la vérité,
peut venir s’abriter en toute sécurité, depuis que les violateurs de la loi
divine en sont tenus éloignés ? Repoussez donc sans crainte ces nations qui
ne respirent que la guerre, taillez en pièces ceux qui jettent la terreur
parmi nous, massacrez loin des murs de la cité du Seigneur, tous ces hommes
qui commettent l’iniquité et qui brûlent du désir de s’emparer des
inestimables trésors du peuple chrétien qui reposent dans les murs de
Jérusalem, de profaner nos saints mystères et de se rendre maîtres du
sanctuaire de Dieu. Que la doublé épée des chrétiens soit tirée sur la tête
de nos ennemis, pour détruire tout ce qui s’élève contre la science de Dieu,
c’est-à-dire contre la foi des chrétiens, afin que les infidèles ne puissent
dire un jour : Où donc est leur Dieu ?
6. Quand ils
seront chassés, il reviendra prendre possession de son héritage et de sa
maison dont il a dit lui-même, dans sa colère : " Le temps s’approche où
votre demeure sera déserte " (Mt XXIII, 38), et dont le Prophète a dit en
gémissant : " J’ai quitté ma propre maison, j’ai abandonné mon héritage " (Jr
XII, 7) ; et il accomplira cette autre parole prophétique : " Le Seigneur a
racheté son peuple et l’a délivré ; aussi le verra-t-on plein d’allégresse,
sur la montagne de Sion, se réjouir des bienfaits du Seigneur ". Livre-toi
donc aux transports de la joie, ô Jérusalem, et reconnais que voici les
jours où Dieu te visite. Réjouissez-vous aussi et louez Dieu avec elle,
déserts de Jérusalem, car le Seigneur a consolé son peuple, il a racheté la
Cité sainte et il a levé son bras saint aux yeux de toutes les nations.
Vierge d’Israël, tu étais tombée à terre, et personne ne se trouvait qui te
tendît une main secourable ; lève-toi maintenant, secoue la poussière de tes
vêtements, ô vierge, ô fille captive, ô Sion, lève-toi, dis-je, et même
élève-toi bien haut et vois au loin les torrents de joie que ton Dieu fait
couler vers toi. On ne t’appellera plus l’abandonnée, et la terre où tu
t’élèves ne sera plus une terre désolée, parce que le Seigneur a mis en toi
toutes ses complaisances et tes champs vont se repeupler. Jette tes yeux
tout autour de toi et regarde ; tous ces hommes se sont réunis pour venir à
toi ; voilà le secours qui t’est envoyé d’en haut. Ce sont ceux qui vont
accomplir cette antique promesse : " Je t’établirai dans une gloire qui
durera des siècles et ta joie se continuera de génération en génération : tu
suceras le lait des nations et tu seras nourrie aux mamelles qu’ont sucées
les rois " (Is LX, 15). Et cette autre encore : " De même qu’une mère
caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai et vous trouverez votre
paix dans Jérusalem " (Is LXVI, 13). Voyez-vous quels nombreux témoignages
reçut, dès les temps anciens, la milice nouvelle et, comme sous nos yeux
s’accomplissent les oracles sacrés, dans la cité du Seigneur des vertus ?
Pourvu que maintenant le sens littéral ne nuise point au spirituel, que la
manière dont nous entendons, dans le temps, les paroles des prophètes, ne
nous empêche pas d’espérer dans l’éternité, que les choses visibles ne nous
fassent point perdre de vue celles de la foi, que le dénuement actuel ne
porte aucune atteinte à l’abondance de nos espérances et que la certitude du
présent ne nous fasse point oublier l’avenir. D’ailleurs la gloire
temporelle de la cité de la terre, au lieu de nuire aux biens célestes ne
peut que les assurer davantage, si toutefois nous croyons fermement que la
cité d’ici-bas est une fidèle image de celle des cieux qui est notre mère.
Chapitre IV
Vie des soldats
du Christ
7. Mais pour l’exemple, ou plutôt, à la confusion de nos soldats qui servent
le diable bien plus que Dieu, disons, en quelques mots, les mœurs et la vie
des chevaliers du Christ ; faisons connaître ce qu’ils sont en temps de paix
et en temps de guerre, et on verra clairement quelle différence il y a entre
la milice de Dieu et celle du monde. Et d’abord, parmi eux, la discipline et
l’obéissance sont en honneur ; ils savent, selon les paroles de la sainte
Ecriture, " que le fils indiscipliné est destiné à périr " (Si XXII, 3), et
que " c’est une espèce de magie de ne vouloir pas se soumettre, et une sorte
d’idolâtrie de refuser d’obéir " (1 R XV, 23). Ils vont et viennent au
commandement de leur chef ; c’est de lui qu’ils reçoivent leur vêtement et,
soit dans les habits, soit dans la nourriture, ils évitent toute superfluité
et se bornent au strict nécessaire. Ils vivent rigoureusement en commun dans
une douce mais modeste et frugale société, sans épouses et sans enfants ;
bien plus, suivant les conseils de la perfection évangélique, ils habitent
sous un même toit, ne possèdent rien en propre et ne sont préoccupés que de
la pensée de conserver entre eux l’union et la paix. Aussi, dirait-on qu’ils
ne font tous qu’un cœur et qu’une âme, tant ils s’étudient, non seulement à
ne suivre en rien leur propre volonté, mais encore à se soumettre en tout à
celle de leur chef. Jamais on ne les voit rester oisifs ou se répandre çà et
là poussés par la curiosité ; mais quand ils ne vont point à la guerre, ce
qui est rare, ne voulant point manger leur pain à ne rien faire, ils
emploient leurs loisirs à réparer, raccommoder et remettre en état leurs
armes et leurs vêtements, que le temps et l’usage ont endommagés et mis en
pièces ou en désordre ; ils font tout ce qui leur est commandé par leur
supérieur, et ce que réclame le bien de la communauté. Ils ne font, entre
eux, acception de personne, et sans égard pour le rang et la noblesse, ils
ne rendent honneur qu’au mérite. Pleins de déférence les uns pour les
autres, on les voit porter les fardeaux les uns des autres, et accomplir
ainsi la loi du Christ. On n’entend, parmi eux, ni parole arrogante, ni
éclats de rire, ni le plus léger bruit, encore moins des murmures, et on n’y
voit aucune action inutile ; d’ailleurs aucune de ces fautes ne demeurerait
impunie. Ils ont les dés et les échecs en horreur ; ils ne se livrent ni au
plaisir de la chasse ni même à celui généralement si goûté de la
fauconnerie ; ils détestent et fuient les bateleurs, les magiciens et les
conteurs de fables, ainsi que les chansons bouffonnes et les spectacles,
qu’ils regardent comme autant de vanités et d’objets pleins d’extravagance
et de tromperie. Ils se coupent les cheveux , car ils trouvent avec l’Apôtre
que c’est une honte pour un homme de soigner sa chevelure. Négligés dans
leur personne et se baignant rarement, on les voit avec une barbe inculte et
hérissée et des membres couverts de poussière, noircis par le frottement de
la cuirasse et brûlés par les rayons du soleil.
8. Mais à
l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer, au lieu d’or,
au-dehors, afin d’inspirer à l’ennemi plus de crainte que d’avides
espérances. Ce qu’ils recherchent dans leurs chevaux, c’est la force et la
rapidité, non point la beauté de la robe ou la richesse des harnais, car ils
ne songent qu’à vaincre, non à briller, à frapper l’ennemi de terreur, non
point d’admiration. Point de turbulence, point d’entraînement inconsidéré,
rien de cette ardeur qui sent la précipitation de la légèreté. Quand ils se
rangent en bataille, c’est avec toute la prudence et toute la circonspection
possibles qu’ils s’avancent au combat tels qu’on représente les anciens. Ce
sont de vrais Israélites qui vont livrer bataille ; mais en portant la paix
au fond de l’âme. A peine le signal d’en venir aux mains est-il donné
qu’oubliant tout à coup leur douceur naturelle, ils semblent s’écrier avec
le Psalmiste : " Seigneur, n’ai-je pas haï ceux qui te haïssaient, et
n’ai-je pas séché de douleur à la vue de tes ennemis ? " (Ps CXXXVIII, 21),
puis s’élancent sur leurs adversaires comme sur un troupeau de timides
brebis, sans se mettre en peine, malgré leur petit nombre, ni de la cruauté,
ni de la multitude infinie de leurs barbares ennemis ; car ils mettent toute
leur confiance, non dans leurs propres forces, mais dans le bras du Dieu des
armées à qui ils savent, comme les Maccabées, qu’il est bien facile de faire
tomber une multitude de guerriers dans les mains d’une poignée d’hommes, et
qu’il n’en coûte pas plus de faire échapper les siens à un grand qu’à un
petit nombre d’ennemis, attendu que la victoire ne dépend pas du nombre et
que la force vient d’en-haut. Ils en ont souvent fait l’expérience, et bien
des fois il leur est arrivé de mettre l’ennemi en fuite presque dans la
proportion d’un contre mille et de deux contre dix mille. Il est aussi
singulier qu’étonnant de voir comment ils savent se montrer en même temps,
plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, au point qu’on ne
sait s’il faut les appeler des religieux ou des soldats, ou plutôt qu’on ne
trouve pas d’autres noms qui leur conviennent mieux que ces deux-là,
puisqu’ils savent allier ensemble la douceur des uns à la valeur des autres.
Comment à la vue de ces merveilles ne point s’écrier : " Tout cela est
l’œuvre de Dieu ; c’est lui qui a fait ce que nos yeux ne cessent d’admirer
" ? Voilà les hommes valeureux que le Seigneur a choisis d’un bout du monde
à l’autre parmi les plus braves d’Israël pour en faire ses ministres et leur
confier la garde du lit du vrai Salomon, c’est-à-dire la garde du
Saint-Sépulcre, comme à des sentinelles fidèles et vigilantes, armées du
glaive et habiles au métier des armes.
Chapitre V
Le Temple
9. Il y a à Jérusalem un temple où ils habitent en commun ; s’il est bien
loin d’égaler par son architecture l’ancien et fameux temple de Salomon, du
moins il ne lui est pas inférieur en gloire. En effet toute la magnificence
du premier consistait dans la richesse des matériaux corruptibles d’or et
d’argent et dans l’assemblage des pierres et des bois de toutes sortes qui
entrèrent dans sa construction ; le second, au contraire, doit toute sa
beauté, ses ornements les plus riches et les plus agréables, à la piété, à
la religion de ses habitants et à leur vie parfaitement réglée ; l’un
charmait les regards par ses peintures ; mais l’autre commande le respect
par le spectacle varié des vertus qui s’y pratiquent et des actes de
sainteté qui s’y accomplissent. La sainteté doit être l’ornement de la
maison de Dieu (Ps XCII, 5), qui se complaît bien plus dans des mœurs
régulières que dans les pierres les mieux polies, et préfère beaucoup des
cœurs purs à des murailles dorées. Ce n’est pourtant pas que tout ornement
extérieur soit banni de ce temple, mais ceux qu’on y voit ne consistent pas
en pierres précieuses, ce sont des armures, et au lieu d’antiques couronnes
d’or les murs sont recouverts de boucliers ; partout, dans cette demeure,
les mors, les selles et les lances ont pris la place des candélabres, des
encensoirs et des burettes ; toutes preuves évidentes que ces soldats sont
animés pour la maison de Dieu, du même zèle dont se sentit si violemment
enflammé leur premier Maître lui-même lorsque, armant jadis sa main sacrée,
non d’un glaive, mais d’un fouet qu’il avait composé de petites cordes, il
entra dans le temple, en chassa les marchands, y jeta à terre l’argent des
changeurs et y renversa les sièges de ceux qui y vendaient des colombes,
trouvant tout à fait indigne que la maison de prière fût souillée par la
présence de tous ces trafiquants (Jn II, 15). A l’exemple de son chef, cette
armée dévouée jugeant qu’il est bien plus indigne et bien plus intolérable
encore de voir les saints lieux profanés par la présence des infidèles que
par celle des marchands, a fixé sa propre demeure dans le lieu saint avec
ses chevaux et ses armes, et, après avoir éloigné ainsi que de tous les
autres lieux saints les infidèles dont la présence les souillait et la rage
les tyrannisait, ils s’y livrent maintenant, le jour et la nuit, à des
occupations aussi honnêtes qu’utiles. Ils honorent à l’envi le temple de
Dieu par un culte plein de zèle et de vérité, et ils y immolent avec une
inépuisable dévotion, non pas des victimes semblables à celles de la loi
ancienne, mais de vraies victimes pacifiques, qui sont la charité
fraternelle, une obéissance absolue et la pauvreté volontaire.
10. Pendant que ces
choses se passent à Jérusalem, l’univers entier sort de sa léthargie, les
îles écoutent, les peuples les plus lointains prêtent l’oreille, l’Orient et
l’Occident bouillonnent, la gloire des nations déborde comme un torrent, on
dirait le fleuve au cours impétueux qui réjouit la cité de Dieu. Mais ce
qu’il y a de plus consolant et de plus avantageux, c’est que la plupart de
ceux qu’on voit, de tous les pays, accourir chez les Templiers, étaient
auparavant des scélérats et des impies, des ravisseurs et des sacrilèges,
des homicides, des parjures et des adultères, tous hommes dont la conversion
produit un double bien et par conséquent cause une double joie ; en effet
pendant que, d’un côté, par leur départ, ils font la joie et le bonheur de
leur propre pays, qu’ils cessent d’opprimer ; de l’autre, ils remplissent
d’allégresse, par leur arrivée, ceux à qui ils courent se réunir, et les
contrées qu’ils vont couvrir de leur protection. Ainsi en même temps que l’Egypte
se réjouit de leur départ, la montagne de Sion est également dans le bonheur
et les filles de Juda se félicitent de leur protection : l’une est heureuse
de ne plus se sentir sous leur bras oppressif et l’autre se félicite de voir
son salut entre leurs mains. Tandis que la première voit avec satisfaction
s’éloigner d’elle ceux qui la dévastaient cruellement, la seconde accueille
en eux, avec empressement, ses plus fidèles défenseurs, de sorte que ce que
l’une perd pour son plus grand bonheur tourne à la plus grande consolation
de l’autre. Voilà comment le Christ sait se venger de ses ennemis ; non
seulement il triomphe d’eux mais il se sert d’eux pour s’assurer un triomphe
d’autant plus glorieux qu’il réclame une plus grande puissance. Quel plaisir
et quel bonheur, de voir d’anciens oppresseurs se changer en protecteurs, et
celui qui de Saul persécuteur sut faire un Paul prédicateur de l’Evangile (Ac
X, 15), changer ses ennemis en soldats de sa cause ! Aussi ne suis-je point
étonné que la cour céleste, comme l’affirme le Sauveur lui-même, ressente
plus de joie de la conversion d’un pécheur qui fait pénitence que la
persévérance de plusieurs justes qui n’ont pas besoin de pénitence, puisque
la conversion d’un pécheur et d’un méchant est la source de biens plus
grands que les maux dont son premier genre de vie avait été la cause.
11. Salut donc,
sainte Cité, dont le Très-Haut s’est fait à lui-même un tabernacle, toi, en
qui et par qui une telle génération d’hommes fut sauvée. Salut, Cité du
grand Roi, où depuis les temps les plus reculés, le monde n’a presque jamais
cessé de voir se produire de nouvelles et consolantes merveilles. Salut,
Maîtresse des nations, Princesse des provinces, Héritage des Patriarches,
Mère des Prophètes et des Apôtres, Point de départ de notre foi, Gloire du
peuple chrétien ; Dieu a permis que dès le principe tu fusses presque
constamment assaillie par tes ennemis, afin que les braves trouvassent, à te
défendre, une occasion, non seulement de montrer leur courage, mais encore
de sauver leurs âmes. Salut, terre de la promesse, où jadis le lait et le
miel ne coulaient que pour ceux-là seuls qui habitaient dans ton sein, qui
maintenant encore prodigues des remèdes de salut et des aliments de vie à
l’univers entier. Salut, dis-je, terre bonne, excellente, toi qui as reçu
dans ton sein d’une extrême fécondité, une céleste semence de l’Arche du
cœur du Père de famille ; tu as donné d’abord une moisson de martyrs et tu
n’as point laissé ensuite, du reste des fidèles, de faire produire à ton sol
fertile jusqu’à trente, soixante et même cent pour un sur la face de la
terre entière. Aussi tous ceux qui ont eu le bonheur de se rassasier de tes
innombrables douceurs et de s’engraisser de ton opulence, s’en vont
proclamant partout le souvenir de ton abondance et de tes délices, racontant
jusqu’au bout du monde, à tous ceux qui ne t’ont pas vue, ta gloire, ta
magnificence et toutes les merveilles que tu renfermes dans ton sein. On
rapporte de toi, ô Cité de Dieu, des choses glorieuses (Ps LXXXVI, 3). Mais
il est temps que moi aussi je redise à ta louange et à la gloire de ton nom
quelques-unes des délices dont tu es remplie.
Chapitre VI
Bethléem
12. Arrêtons-nous avant tout pour la réfection des âmes saintes à Bethléem,
la maison du pain, où apparut pour la première fois, quand une vierge le mit
au jour, le Pain vivant descendu du ciel. On y montre encore aux pieuses
bêtes, la crèche et dans la crèche, le foin du pré virginal, que le bœuf et
l’âne ne peuvent manger sans reconnaître, l’un son maître, et l’autre son
seigneur. " Toute chair n’est que de l’herbe et toute sa gloire est comme la
fleur de l’herbe des champs " (Is XL, 6). Or parce que l’homme n’a pas
compris le rang honorable où il a été créé, il s’est vu comparé aux bêtes
qui n’ont point de raison, et leur est même devenu semblable ; le Verbe qui
est le pain des Anges, s’est fait le pain des bêtes, afin que l’homme qui
avait perdu l’habitude de se nourrir du pain de la parole, eût le foin de la
chair à ruminer, jusqu’à ce que, rendu par l’Homme-Dieu à sa première
dignité, et, de bête redevenu homme, il pût dire avec saint Paul : " Si nous
avons connu Jésus-Christ selon la chair, nous ne le connaissons plus
maintenant de cette sorte " (2 Co V, 16). Ce que nul, je crois, ne peut dire
avec vérité, s’il n’a pas d’abord entendu avec Pierre ces mots sortis de la
bouche de la Vérité même : " Les paroles que je vous ai dites sont esprit et
vie, le chair ne sert de rien pour les entendre " (Jn VI, 64). D’ailleurs
celui qui trouve la vie dans les paroles du Christ ne cherche plus la
chair ; il est de ces bienheureux qui n’ont pas vu et qui ont cru (Jn XX,
29). Le lait n’est nécessaire qu’aux enfants et le foin ne l’est qu’aux
bêtes ; mais celui qui ne pèche plus dans ses paroles est un homme parfait
et peut supporter une nourriture tout à fait solide ; si c’est encore à la
sueur de son front qu’il mange le pain de la parole, du moins le mange-t-il
sans pécher. Il ne parle de la sagesse de Dieu, en toute sécurité et sans
crainte de donner du scandale, qu’en présence des parfaits, et ne propose
les choses spirituelles qu’aux spirituels ; mais se trouve-t-il parmi les
enfants et les bêtes, il a soin de se proportionner à leur intelligence et
ne leur propose que Jésus-Christ, mais Jésus-Christ crucifié. Ce n’en est
pas moins le même aliment des célestes pâturages que la bête rumine avec
douceur et dont l’homme fait sa nourriture ; il fortifie l’homme fait, et
donne des forces à l’enfant.
Chapitre VII
Nazareth
13. Je vois aussi Nazareth, c’est-à-dire la fleur, Nazareth où l’enfant
Dieu, qui naquit à Bethléem, fut nourri comme le fruit dans la fleur. Ainsi
le parfum de la fleur a précédé le goût du fruit qui a humecté de sa sainte
liqueur la bouche des apôtres, après avoir flatté, de son arôme, l’odorat
des prophètes, et qui fournit aux chrétiens un aliment substantiel et
fortifiant, après que les Juifs se furent contentés d’en respirer à peine
l’odeur. Pourtant Nathanaël avait senti le parfum de cette fleur qui répand
une odeur plus suave que tous les aromates, c’est ce qui lui faisait dire :
" Peut-il sortir quelque chose de bon de Nazareth ? " (Jn I, 46). Mais au
lieu de se contenter de sentir cette délicieuse odeur, il suivit Philippe
qui lui avait répondu : " Viens et vois ". Bien plus comme enivré des suaves
parfums dont il se sent pénétré, et, de plus en plus pressé du désir de
goûter au fruit à mesure qu’il en aspire la bonne odeur, il se laisse guider
par elle et se hâte d’arriver jusqu’au fruit qui l’exhale, car il brûle de
sentir tout à fait ce qu’il n’a senti qu’à peine, et de savourer de près ce
qui ne l’a embaumé que de loin. Mais rappelons-nous aussi ce que sentait
Isaac ; peut-être n’est-ce point sans rapport avec notre sujet, voici ce
qu’en dit l’Ecriture : " Dès qu’il eut senti la bonne odeur qui sortait de
ses habits, – c’est-à-dire des habits de Jacob, – il s’écria : L’odeur qui
sort des habits de mon fils est semblable à celle d’un champ que le Seigneur
a comblé de bénédictions " (Gn XXVII, 27). Il a senti la bonne odeur qui
s’exhalait de ses vêtements, mais il n’a pas reconnu quel était celui qui
les portait, tant il est vrai que le charme qu’il ressentait, ne venait que
du dehors, c’est-à-dire du vêtement de Jacob comme d’une fleur, non pas de
l’intérieur comme d’un fruit dont il aurait savouré la douceur, puisqu’il
ignorait même lequel de ses deux enfants était élu et le sens de ce mystère.
Qu’est-ce à dire ? C’est que le vêtement n’est autre que l’esprit, tandis
que la lettre est la chair même du Verbe. Mais aujourd’hui même le Juif ne
reconnaît ni le Verbe dans la chair ni la divinité dans l’homme, ni même le
sens spirituel caché sous la lettre. Ne touchant au-dehors que la peau du
chevreau qui était la figure d’un plus grand, c’est-à-dire du premier et
antique pécheur, il ne peut arriver à la pure vérité. Si celui qui est venu,
non pour faire le péché mais pour l’effacer, s’est manifesté sinon dans une
chair de péché, du moins dans une chair semblable à celle qui est sujette au
péché, il nous en a lui-même donné la raison en nous disant : " C’est afin
que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent
aveugles " (Jn IX, 39). Trompé par cette ressemblance, le Prophète encore
aveugle de nos jours, continue à bénir celui qu’il ne connaît pas, puisqu’il
ne reconnaît point à ses miracles celui dont lui parlent ses livres, ni à sa
résurrection celui qu’il a touché de ses propres mains quand il l’a chargé
de liens, flagellé et souffleté ; " s’ils l’avaient connu, jamais ils
n’auraient crucifié le Seigneur de la gloire " (1 Co II, 8). Disons quelques
mots de la plupart des lieux saints ou du moins admirons-en les plus fameux
si nous ne pouvons les citer tous.
Chapitre VIII
Le mont des
Oliviers et la vallée de Josaphat
14. Montons sur le mont des Oliviers et descendons ensuite dans la vallée de
Josaphat, afin de tempérer la pensée des trésors de la miséricorde divine
par la crainte du jugement dernier ; car si Dieu est plein de miséricorde
pour pardonner, ses jugements n’en sont pas moins un abîme de terreur pour
les enfants des hommes. Si David parle de la montagne des Oliviers, quand il
dit : " Seigneur, tu sauveras les hommes et les bêtes selon l’abondance de
ton infinie miséricorde " (Ps XXXV, 7), il fait allusion dans le même
psaume, à la vallée du jugement dernier, quand il dit : " Que le pied du
superbe qui me poursuit ne vienne point jusqu’à moi, et que la main du
pécheur ne réussisse point à m’ébranler " (Ps XXXV, 12). Il nous fait assez
connaître la terreur que lui inspire la pensée des gouffres de cette vallée,
quand il s’écrie ailleurs, au milieu de sa prière : " Seigneur, pénètre ma
chair de ta crainte, tes jugements me remplissent de frayeur " (Ps CXVIII,
120). L’orgueilleux est précipité dans cette vallée et s’y brise ; l’humble
y descend et ne court aucun danger. L’orgueilleux excuse son péché, l’humble
au contraire le confesse, parce qu’il sait bien que Dieu ne juge pas une
seconde fois celui qui est jugé, et que si nous nous jugeons nous-mêmes,
nous ne serons pas jugés (1 Co XI, 31).
15. Mais
l’orgueilleux, oubliant combien il est horrible de tomber entre les mains du
Dieu vivant, se laisse facilement aller à des paroles de malice et ne songe
qu’à chercher des excuses à ses péchés. C’est en effet une malice bien
grande que de n’avoir pas même pitié de toi, ô orgueilleux, et de repousser
loin de toi, après ta faute, ce qui peut seul en être le remède,
c’est-à-dire la confession de ta faute ; d’aimer mieux renfermer des tisons
allumés dans ton sein que de les rejeter loin de toi et de ne tenir aucun
compte de ce conseil du Sage : " Aie pitié de ton âme en te rendant agréable
à Dieu " (Si XXX, 24). D’ailleurs pour qui est bon celui qui n’est pas bon
pour lui-même ? C’est maintenant que le monde est jugé et maintenant aussi
que le prince de ce monde doit être chassé dehors, c’est-à-dire hors de ton
cœur, pourvu que tu t’humilies et que tu te juges toi-même. Le jugement du
Seigneur se fera quand le ciel lui-même sera appelé d’en haut par Dieu et la
terre appelée d’en bas, pour faire en leur présence le discernement de son
peuple. C’est alors que tu auras lieu de craindre d’être précipité avec
Satan et ses anges, s’il se trouve que tu n’as pas encore été jugé. Quant à
l’homme spirituel, comme il juge tout, il n’est lui-même jugé par personne
(1 Co II, 14). Voilà donc pourquoi le jugement commence à se faire dans la
maison même de Dieu ; de cette manière, le juge, quand il viendra, trouvera
les siens, ceux qu’il connaît pour lui appartenir, déjà jugés ; il n’aura
plus besoin de les juger puisqu’il ne doit juger que ceux qui ne participent
point aux travaux ni aux fatigues des hommes, et n’éprouvent point les
fléaux auxquels les autres hommes sont exposés (Ps LXXII, 5).
Chapitre IX
Le Jourdain
16. Quelle joie pour le Jourdain qui se glorifie d’avoir été consacré par le
baptême de Jésus-Christ, de recevoir les chrétiens dans ses eaux ! Il avait
bien tort ce Syrien frappé de la lèpre (2 R V, 12), qui préférait aux
fleuves d’Israël je ne sais quelle rivière de Damas, quand notre Jourdain
s’est montré si souvent soumis à Dieu comme un esclave, a su modérer si
miraculeusement son cours soit pour Elie, soit pour Elisée, soit encore, en
remontant plus haut dans l’antiquité, pour Josué et pour tout le peuple
d’Israël, à qui il laissa un passage à pied sec (2 R II, 8 ; Jos III). Après
tout, où trouver un fleuve plus illustre que celui-là et comme lui consacré
par une sorte de présence sensible de la Trinité ? Car sur ses bords la voix
du Père se fit entendre, le Saint-Esprit se fit apercevoir et le Fils fut
baptisé ? C’est donc avec raison que sur l’ordre même de Jésus-Christ, tout
le peuple fidèle éprouve maintenant dans son âme, la vertu de ses eaux dont
Naaman, sur le conseil du Prophète, fit l’expérience dans sa propre chair (2
R V).
Chapitre X
La Calvaire
17. Allons aussi sur le Calvaire où le véritable Elisée, dont ont ri des
enfants insensés (2 R II, 17), donna un rire éternel à ceux dont il a dit :
" Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m’a donnés " (Is VIII, 18). O
vertueux enfants, tandis que les premiers ne savaient que bafouer le
Prophète, le Psalmiste excite les seconds à chanter les louanges de Dieu en
leur disant : " Louez le Seigneur, vous qui êtes ses enfants, louez le nom
du Seigneur " (Ps CXII, 1), afin que dans la bouche de ces vertueux enfants
se trouve la louange du Très-Haut qu’avaient cessé de faire entendre les
odieux enfants dont il se plaint en ces termes : " J’ai nourri des enfants
et les ai élevés, et après cela ils m’ont méprisé " (Is I, 2). Notre chauve
est monté sur la croix et s’est exposé aux regards du monde pour sauver le
monde ; rien ne voilait sa face, rien ne couvrait son front pendant qu’il
expiait nos péchés ; il n’a pas plus reculé devant l’ignominie que devant
les supplices d’une mort honteuse et terrible, pour nous arracher à des
supplices éternels et nous rendre à la gloire. Pourquoi nous en étonner, et
pourquoi aurait-il éprouvé de la confusion, puisqu’il n’a pas lavé nos
souillures comme l’eau qui les délaye et s’en charge elle-même, mais comme
les rayons du soleil qui les dessèchent et demeurent toujours purs ? Car la
sagesse de Dieu atteint partout, à cause de sa pureté.
Chapitre XI
La Sépulcre
18. De tous les lieux saints, celui qui tient la première place en quelque
sorte, qu’on désire le plus voir et où l’on ressent je ne sais quel
redoublement de piété, c’est celui où le Christ reposa après sa mort plutôt
que ceux où il vécut. La pensée de sa mort plus encore que celle de sa vie
réveille notre piété. Je pense que cela vient de ce que l’une paraît plus
austère et l’autre plus douce et que le repos et la sécurité de la mort
sourient plus à la faiblesse humaine que les fatigues et la rectitude de la
vie. La vie du Christ m’indique de quelle manière je dois vivre, sa mort, au
contraire, me rachète de la mort ; l’une règle ma vie, l’autre est le rachat
de la mort. Sa vie fut laborieuse sans doute, mais sa mort est précieuse,
sans que l’une toutefois ait été moins nécessaire que l’autre. En effet, à
quoi aurait servi la mort du Christ à celui qui vit mal, et sa vie à celui
qui meurt en damné ? Est-ce que la mort du Sauveur peut, de nos jours,
sauver de la mort éternelle ceux qui vivent dans le mal jusqu’à la mort, ou
sa sainte vie a-t-elle pu sauver les saints Pères qui sont morts avant sa
venue, selon ces paroles : " Quel homme pourra vivre sans mourir un jour et
qui pourra soustraire son âme à la puissance de l’enfer ? " (Ps LXXXVIII,
49). Mais comme il nous est également nécessaire de vivre saintement et de
mourir en pleine sécurité, il est venu par sa vie nous apprendre à vivre,
et, par sa mort, rendre la sécurité à la nôtre ; il est mort pour
ressusciter et nous a ainsi donné l’espérance de ressusciter aussi après
notre mort. A ces deux bienfaits, il en ajouta même un troisième, sans
lequel les deux autres ne pouvaient sous servir : il a effacé nos péchés. En
effet, ne fussions-nous souillés que du seul péché originel, à quoi nous
servirait, par rapport à la vraie et suprême félicité, la vie la plus sainte
et la plus longue qui se puisse voir ? Dès que le péché est entré dans notre
âme il faut que la mort le suive ; si l’homme ne l’avait point commis, il
n’aurait jamais connu la mort.
19. C’est donc par
le péché qu’il a perdu la vie et mérité la mort : Dieu le lui avait prédit,
et il était juste par conséquent qu’il mourût s’il péchait ; est-il, en
effet, rien de plus juste que la peine du talion ? De même que l’âme est la
vie du corps, Dieu est la vie de l’âme ; en péchant volontairement il a
perdu volontairement la vie, mais c’est bien contre son gré qu’il a perdu en
même temps le pouvoir d’entretenir même la vie. Il a spontanément repoussé
la vie quand il n’a plus voulu vivre, il ne pourra plus désormais la donner
à qui que ce soit quand même il le voudrait. L’âme n’a plus voulu être
gouvernée par Dieu, elle ne pourra plus désormais gouverner elle-même son
corps ; si elle ne veut pas se soumettre à son supérieur, pourquoi son
esclave lui obéirait-il ? Le Créateur a trouvé la créature rebelle à ses
volontés, n’est-il pas juste que la créature trouve sa servante révoltée
contre elle ? L’homme a transgressé la loi de Dieu, il doit trouver
maintenant dans ses membres une loi qui se trouve en révolte ouverte contre
celle de l’esprit et qui la captive elle-même sous la loi du péché. Or, il
est dit (Is LIX) que le péché élève une séparation entre Dieu et nous, il
s’ensuit que la mort, à son tour, met aussi une séparation entre notre corps
et nous. C’est le péché qui a séparé notre âme de Dieu, de même la mort la
sépare de notre corps. En quoi donc la vengeance est-elle plus sévère que la
faute, puisque l’âme ne souffre de son esclave que ce qu’elle s’est permis
la première de faire souffrir à son auteur ? Pour moi je ne trouve rien de
plus juste que la mort engendre la mort, que la mort de l’esprit entraîne
celle du corps, la mort du péché celle du châtiment, la mort qui est née de
notre volonté celle qui s’impose à notre volonté.
20. L’homme donc
se trouvant condamné à une double mort dans sa double nature, l’une
spirituelle et volontaire, l’autre corporelle et forcée : l’Homme-Dieu a
remédié à l’une et à l’autre avec autant de bonté que d’efficacité par sa
mort corporelle et volontaire, et, en mourant une fois, il a tué nos deux
morts. Il ne pouvait en être autrement ; car nos deux morts étant le fruit
de notre péché et le payement de notre dette, le Christ, en prenant sur lui
notre dette, sans participer à notre péché, nous a rendu en même temps, par
sa mort volontaire et corporelle, la vie et la justice. S’il n’avait pas
souffert corporellement, il n’aurait point acquitté notre dette ; et si sa
mort n’avait point été volontaire, elle n’aurait eu aucun mérite. D’où il
suit, s’il est vrai, comme il est dit, que la mort est la dette en même
temps que la peine du péché ; que le Christ, en effaçant le péché et en
mourant pour les pécheurs, a acquitté notre dette et subi notre peine.
21. Mais d’où
vient au Christ le pouvoir de remettre les péchés ? Sans doute de ce qu’il
est Dieu et qu’il peut tout ce qu’il veut. Mais à quoi reconnaissons-nous sa
divinité ? C’est à ses miracles ; car il a fait des choses que nul autre que
lui ne peut faire ; sans parler des oracles des prophètes et du témoignage
que son Père lui a rendu du haut du ciel, au milieu de sa glorieuse
transfiguration. Si nous avons Dieu pour nous, qui sera contre nous ? Si
Dieu même nous justifie qui est-ce qui nous condamnera ? Si ce n’est qu’à
lui que nous disons tous les jours : " J’ai péché contre toi, Seigneur " (Ps
L, 5), qui mieux que lui ou plutôt quel autre que lui peut nous remettre le
péché que nous avons fait contre lui ? Ou bien comment ne le pourrait-il
pas, lui qui peut tout ? Après tout je puis, si bon me semble, pardonner les
fautes qu’on a à se reprocher à mon égard, pourquoi Dieu ne pourrait-il pas
en faire autant ? Si donc le Tout-Puissant peut, mais peut seul remettre les
péchés commis contre lui, on doit proclamer bien heureux celui à qui il
n’impute point son péché. Quoi qu’il en soit, c’est donc en vertu de sa
divinité que le Christ a pu nous remettre nos péchés.
22. L’a-t-il
voulu ? Qui peut en douter ? Comment croire que celui qui a voulu se revêtir
de notre chair et subir la mort pour nous, nous refusera sa justice ? Après
s’être incarné parce qu’il l’a voulu, avoir été crucifié parce qu’il l’a
voulu, n’y a-t-il que sa justice qu’il ne voudra point nous communiquer ? Or
il est certain qu’il a voulu en tant qu’homme ce qu’il a pu en tant que
Dieu. Mais qui nous a dit qu’il a fait mourir la mort ? Nous le savons par
cela seul qu’il a voulu la souffrir bien qu’il ne l’eût pas méritée. En
effet à quel titre réclamera-t-on de nous le payement d’une dette qu’il a
acquittée pour nous ? Celui qui a effacé la dette du péché en nous donnant
sa justice, a acquitté en même temps la dette de la mort et nous a rendu la
vie, car la vie reparaît à la mort de la mort, de même que la justice revit
là où le péché disparaît. Or la mort est mise en fuite par la mort du
Christ, d’où il suit que sa justice nous est imputée. Mais comment un Dieu
a-t-il pu mourir ? Parce qu’il était homme. Et comment la mort de cet homme
peut-elle profiter aux autres hommes ? C’est parce qu’il était juste. Il est
bien certain qu’étant homme il a pu mourir, et qu’étant juste il est mort
sans avoir mérité de mourir. Un pécheur ne saurait mourir pour un autre,
puisqu’il est d’abord obligé de mourir pour lui-même ; mais celui qui n’a
point à mourir pour soi, mourra-t-il inutilement pour les autres ? Non, et
plus la mort de celui qui n’a point mérité de mourir est injuste, plus il
est juste que celui pour lequel il meurt, vive.
23. Mais,
direz-vous, où est la justice quand un innocent meurt pour un coupable ? Je
vous répondrai : il n’y a pas là justice mais miséricorde ; s’il y avait
justice, c’est qu’il ne mourrait pas pour rien, mais pour acquitter sa
dette ; or s’il mourait parce qu’il doit mourir, il mourrait effectivement,
et celui pour qui il mourrait n’en vivrait pas plus pour cela. Mais s’il n’y
a pas justice, du moins il n’y a pas non plus injustice qu’il meure,
autrement il ne pourrait jamais être en même temps juste et miséricordieux.
Mais s’il n’y a rien d’injuste à ce qu’un innocent satisfasse pour un
coupable, comment un seul pourra-t-il le faire pour plusieurs ? Il semble
que la justice exige que s’il n’y a qu’un seul qui meure il meure pour un
seul. A cela l’Apôtre répond : " De même que c’est par le péché d’un seul
que tous les hommes sont tombés dans la condamnation, ainsi c’est par la
justice d’un seul que tous les hommes reçoivent la justification et la vie ;
car comme plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance d’un seul,
ainsi plusieurs seront rendus justes par l’obéissance d’un seul " (Rm V,
19). Mais si un seul a pu rendre la justice à plusieurs peut-être n’a-t-il
pas pu leur rendre la vie. L’Apôtre répond : " Comme la mort est venue par
un homme, la résurrection des morts doit venir également par un homme, et si
tous meurent en Adam, tous aussi revivront en Jésus-Christ " (1 Co XV, 22).
En effet, quand un seul a péché, et que tous sont réputés pécheurs, pourquoi
la justice d’un seul ne serait-elle imputée qu’à lui ? Le péché d’un seul
aurait causé la mort de tous, et la justice d’un seul ne rendrait la vie
qu’à un ? La justice de Dieu tendrait donc plus à condamner qu’à absoudre ?
Ou faut-il croire qu’Adam fut plus puissant pour le mal que le Christ pour
le bien ? On m’imputera la faute d’Adam et la justice du Christ ne me sera
comptée pour rien ? L’un aura pu me perdre par sa désobéissance et l’autre
ne pourra me sauver par son obéissance ?
24. Vous me direz
sans doute qu’il est juste que le péché d’Adam passe en nous tous, puisque
nous avons tous péché en lui, attendu que, lorsqu’il a péché, nous étions
tous en lui et que c’est de lui que nous descendons par la concupiscence de
la chair. Mais nous descendons encore bien plus directement de Dieu selon
l’esprit que d’Adam selon la chair ; car selon l’esprit nous étions en
Jésus-Christ bien avant que nous fussions en Adam par la chair, si pourtant
nous pouvons nous flatter d’être de ceux dont l’Apôtre voulait parler quand
il disait : " Il (c’est-à-dire Dieu le Père) nous a élus en lui, – en son
Fils, – avant la création du monde " (Ep XII). Pour ce qui est d’être nés de
Dieu même, l’Evangéliste saint Jean ne nous permet pas d’en douter quand il
dit : " Ils ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la
volonté de l’homme, mais de Dieu même " (Jn I, 12) et ailleurs (1 Jn III,
8) : " Celui qui est né de Dieu ne pèche pas, parce que son origine céleste
le conserve ". Mais, reprenez-vous, la concupiscence de la chair montre
assez que nous sommes nés de la chair, et le péché que nous sentons dans la
chair prouve jusqu’à l’évidence que selon la chair nous descendons d’un
pécheur. Cela n’empêche pas que leur génération spirituelle ne soit sentie,
sinon dans la chair, du moins dans le cœur, par ceux qui peuvent dire avec
saint Paul : " Pour nous, nous avons l’esprit de Jésus-Christ " (1 Co II,
16), dans lequel ils ont fait tant de progrès qu’ils peuvent ajouter en
toute confiance : " L’Esprit de Dieu même rend témoignage à notre esprit que
nous sommes ses enfants " (Rm VIII, 16) et encore : " Nous n’avons point
reçu l’esprit du monde, mais l’Esprit de Dieu, afin que nous connaissions
les dons que Dieu nous a faits " (1 Co II, 12). L’Esprit de Dieu a donc
répandu la charité dans nos cœurs, de même que notre origine charnelle
d’Adam a fait couler la concupiscence dans nos membres, et de même que
celle-ci, qui a sa source dans le père de nos corps, se retrouve en toute
chair mortelle en cette vie ; ainsi celle-là, qui vient du Père des esprits,
n’est jamais absente du cœur des enfants parfaits de Dieu.
25. Mais si nous
sommes nés de Dieu et choisis en Jésus-Christ, où serait la justice que
notre origine humaine et terrestre l’emportât sur notre origine céleste et
divine, que notre héritage charnel prévalût sur l’élection de Dieu, et que
la concupiscence de la chair, qui nous vient d’une source temporelle,
prescrivît contre ses éternels desseins ? Ou plutôt, si la mort a pu venir
jusqu’à nous par le fait d’un homme, pourquoi la vie n’y viendrait-elle pas
à plus forte raison également par un homme, et surtout par un tel homme ?
Pourquoi enfin, si nous mourons tous en Adam, ne serions-nous pas plus
sûrement vivifiés en Jésus-Christ ? " Enfin, s’il n’en est pas de la grâce
de Dieu comme du mal arrivé par un seul homme qui a péché, car nous avons
été condamnés au jugement de Dieu pour un seul péché, au lieu que nous
sommes justifiés, par la grâce de Jésus-Christ, après plusieurs péchés " (Rm
V, 15). Le Christ a donc pu nous remettre nos péchés parce qu’il est Dieu ;
mourir, puisqu’il est homme, et payer, en mourant, notre dette à la mort,
parce qu’il est juste. Et, d’un autre côté, la vie et la justice d’un seul
ont pu suffire à tout par la même raison que le péché et la mort ont pu
passer d’un seul homme dans tous les hommes.
26. Mais ce n’est
pas sans nécessité que l’Homme-Dieu retarda sa mort et vécut pendant quelque
temps parmi les hommes ; c’était pour les exciter aux choses invisibles par
de nombreux entretiens où il leur faisait entendre les paroles de la vérité,
pour établir la foi dans leur âme par la vue de ses œuvres merveilleuses et
pour les former à la vertu, par l’exemple de sa conduite. L’Homme-Dieu a
donc mené sous nos yeux une vie de tempérance, de justice et de piété,
enseigné la vérité, opéré des merveilles, souffert des tourments qu’il
n’avait pas mérités, aussi que nous a-t-il manqué pour le salut de ce côté ?
Si à cela s’ajoute la rémission de nos péchés, je veux dire une rémission
gratuite, il est évident que l’œuvre de notre salut est complète. Il n’y a
pas à craindre que pour remettre ainsi nos péchés la puissance ou la volonté
manquent à Dieu et surtout à un Dieu qui a souffert et tant souffert pour
les pécheurs, pourvu qu’il nous trouve disposés à imiter, comme il est
juste, les exemples qu’il nous a donnés, à respecter les miracles qu’il a
faits, à croire à sa doctrine et à lui témoigner notre reconnaissance pour
tout ce qu’il a souffert.
27. Ainsi, en
Jésus-Christ, tout nous a servi, tout a été salutaire pour ne nous, tout
nous fut nécessaire, et sa faiblesse ne nous a pas été moins a utile que sa
grandeur; car si la vertu de sa divinité a écarté le joug du péché qui
pesait sur nos têtes, c'est la faiblesse de la chair qui lui permit, par sa
mort, de rompre la puissance de la mort. C'est ce qui faisait dire avec tant
de raison à l'Apôtre : «Ce qui paraît une faiblesse en Dieu est une force
plus grande que celle de tous les hommes (I Corinth., I, 25). » Et cette
folie par laquelle il lui a plu de sauver le monde, afin de confondre en
même temps la sagesse et les sages du monde, quand, par exemple, tout Dieu
et tout égal à Dieu qu'il fût formellement, il s'asa baissa jusqu'à prendre
la forme d'un esclave; tout riche, grand, élevé et puissant qu'il fût, il se
fit pour nous, pauvre, petit, humble et faible; quand il eut faim et soif,
quand il ressentit la fatigue des voyages et le reste, non parce qu'il y
était contraint, mais parce qu'il l'a bien voulu, cette espèce de folie de
sa part, ne fut-elle point pour nous la voie de la sagesse, la forme de la
justice et l'exemple de la sainteté? Voilà pourquoi encore le même Apôtre a
dit aussi : «Ce qui semble en Dieu de la folie, est plus sage que toute la
sagesse des hommes (Ibid., 25). » C'est dont la mort qui nous a sauvés de la
mort, c'est la vie qui nous a au tirés de l'erreur, c'est la grâce qui nous
a délivrés du péché. Or c'est par sa justice que la mort a remporté la
victoire; car en payant une et dette qu'il n'avait point contractée, le
juste a acquis le droit de reprendre ce qu'il avait perdu. Quant à la vie,
elle a accompli ce qui la du concerne, par la sagesse qui est pour nous le
miroir et la leçon de la vie et de la morale; et pour ce qui est de la
grâce, elle a effacé nos péchés, comme je l'ai déjà dit, par la vertu de
cette puissance qui fait tout ce qu'il lui plaît. Ainsi la mort du Christ
fut la mort de notre mort, puisqu'il n'est mort que pour nous assurer la
vie. Comment en effet pourrait ne pas vivre celui pour qui la Vie même est
morte? Qui pourra faire fausse route dans les voies de la morale, ou dans
les sentiers de la foi, s'il est guidé par la Sagesse elle-même ? Et enfin,
qui pourra voir un coupable en celui que la justice par excellence a absous?
Or Jésus-Christ lui-même, dans son Evangile, se présente comme étant la vie,
en disant : «Je suis la vie (Joan., XIV, 6). » Pour les deux autres titres,
l'Apôtre les lui attribue en ces termes : « Il nous a été donné de Dieu le
Père pour être notre sagesse et notre justice (I Corinth., I, 30).»
28. Mais si la loi
de l'Esprit de vie nous a tous délivrés, en Jésus-Christ, de la loi de la
mort et du péché, comment se fait-il que nous s sommes encore sujets à la
mort au lieu d'être, dès maintenant, revêtus d'immortalité? Ce ne peut être
que pour que la vérité de Dieu ; soit accomplie, car Dieu n'aime pas moins
la vérité que la miséricorde; il faut donc que l'homme meure, puisque Dieu a
dit qu'il mourra, mais il ressuscitera afin qu'on voie que Dieu n'a point
oublié la miséricorde. Ainsi quoique la mort n'ait plus sur nous un empire
éternel, elle en exerce encore un dans le temps, afin que la parole de Dieu
s'accomplisse. Il en est de même du péché; quoiqu'il ne règne plus en
maître, dans notre corps mortel, cependant il n'en est pas entièrement
banni; c'est ce qui fait que saint Paul, loin de se glorifier d'être
complètement délivré de la loi du péché et de la mort, se plaint, au
contraire, d'être encore, en quelque chose, sous leur empire, quand il
s'écrie, en parlant du péché : « Je sens une autre loi dans mes membres,
etc. (Rom., VII, 23), » et qu'il gémit du poids qui l'accable encore;
certainement il veut parler de la loi de la mort quand il dit qu'il attend
la rédemption de son corps (II Corinth., V, 2).
29. Ces pensées et
beaucoup d'autres du même genre que chacun peut avoir en pareille matière,
naissent tout naturellement dans les âmes chrétiennes au souvenir du
sépulcre de Jésus-Christ; mais je me là figure que l'âme de celui qui le
contemple de ses propres yeux doit être touchée d'une bien douce émotion, et
qu'il n'est pas indifférent de voir des yeux du corps la place où le
Seigneur a reposé ses membres car, si son corps n'y est plus maintenant, il
n'en est pas moins, pour nous, rempli d'heureux mystères, pour nous, dis-je,
si toutefois nous tenons pour vrai avec autant d'amour que de foi ce que
l'Apôtre nous dit en ces termes: « Nous avons été ensevelis avec lui par le
baptême, pour mourir au péché, afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité
d'entre les morts, par la gloire de son Père, nous marchions, nous aussi,
dans les sentiers d'une vie nouvelle. Car si nous avons été entés sur lui
par la ressemblance de sa mort, nous le serons également par la ressemblance
de sa résurrection. (Rom., VI, 2). » Quel bonheur pour ces pèlerins quand,
après les fatigues sans nombre d'un long voyage, et une foule de périls
auxquels ils se sont vus exposés sur terre et sur mer, il leur est enfin
permis de se reposer là même où ils savent qu'a reposé le corps du Seigneur!
Il me semble que, dans l'excès de leur joie, ils ne sentent plus la fatigue
et ne comptent plus pour rien les frais du voyage; mais, comme s'ils avaient
enfin obtenu la récompense de leurs peines et remporté le prix de la course,
pour me servir des expressions mêmes des saintes Écritures, ils sont inondés
de bonheur d'être arrivés au tombeau du Sauveur. Il ne faut pas croire que
c'est par hasard, subitement et comme par suite d'une sorte d'engouement
populaire que ce sépulcre est devenu si fameux, car Isaïe longtemps d'avance
en a parlé ainsi dans ses prophéties: « En ce temps-là, le rejeton de Jessé
sera exposé aux yeux de tous les peuples comme un signe de ralliement, et
les nations viendront lui offrir leurs prières; son tombeau sera glorieux (Isa.,
XI, 10). » L'oracle prophétique se vérifie maintenant, il est nouveau pour
nous dans son accomplissement mais il est ancien dans les saintes Écritures,
et si nous sommes heureux de le voir s'accomplir sous nos yeux, nous n'en
avons que plus de respect pour son antiquité. Mais en voilà assez sur le
tombeau du Sauveur.
Chapitre XII
Bethphagée
30. Que dirai-je de Bethphagé, le hameau des prêtres, que j'allais oublier;
de Bethphagé qui rappelle le sacrement de la confession et le mystère du
ministère sacerdotal? Bethphagé signifie la maison de la bouche; or il est
écrit: « Ma parole n'est pas loin de vous, elle est dans votre bouche et
dans votre cœur (Rom., X, 8). » N'oubliez pas que cette parole ne se trouve
pas dans l'une des deux seulement, mais dans l'une et dans l'autre à la
fois. En effet, elle se trouve dans le cœur du pécheur où elle opère une
salutaire contrition, et elle se trouve aussi dans sa bouche, où elle impose
silence à la mauvaise honte qui l'empêcherait de faire une confession
nécessaire. Il y a deux sortes de hontes, selon l'Écriture : « l'une qui
fait tomber dans le péché et l'autre qui attire la gloire (Eccli., IV,
25). » La bonne est celle qu'on ressent de son péché présent ou passé, et
qui fait que, même en l'absence de tout témoin humain, on a, pour la
présence de Dieu, beaucoup plus que pour celle d'un homme, un respect
d'autant plus grand qu'on sait que Dieu est plus pur que l'homme, et que le
pécheur l'offense d'autant plus gravement qu'il est certain que le péché est
plus éloigné de lui. Voilà la honte qui chasse la honte et appelle la
gloire, soit parce qu'elle ne permet point le péché, ou si elle le permet,
le punit par la pénitence et le chasse par la confession. or notre gloire à
nous c'est le témoignage de notre conscience. Mais pour la honte qui nous
empêche de confesser ce qui peut nous causer de la confusion, elle amène le
péché et détruit toute gloire qui prend sa source dans la conscience,
puisqu'elle empêche le pécheur contrit de sa faute, d'en débarrasser son
cœur, en lui fermant sottement la bouche, quand au contraire il devrait bien
plutôt dire avec David : « Seigneur, j'ai résolu de ne point tenir mes
lèvres fermées, ainsi que vous le savez (Psalm., XXXIX, 10). » Le même
prophète se reprochait ailleurs d'avoir, je crois, cédé à une honte aussi
sotte que déraisonnable, quand il s'écriait: « Parce que j'ai gardé le
silence, mes os ont vieilli (Psalm. XXXI, 3). » Voilà pourquoi aussi il
demande qu'il y ait une garde vigilante placée à sa bouche pour en ouvrir la
porte à la confession et la fermer à la justification, et il ne demande pas
autre chose à Dieu dans sa prière, parce qu'il n'ignore point que la
confession et la louange sont son œuvre (Psalm. CX, 3). En effet, confesser
notre malice et louer en même temps la bonté et la puissance de Dieu, double
bien d'une double confession, est un don de Dieu. C'est ce qui faisait dire
à David: « Ne souffrez point, Seigneur, que mon cœur se laisse aller à des
paroles de malice, et à chercher des excuses à mes péchés (Psalm. CXI, 4). »
Voilà pourquoi les prêtres, qui sont les ministres de la parole de Dieu,
doivent agir avec une double prudence, et s'appliquer, en même temps qu'ils
donnent aux pécheurs de la douleur et de la honte de leurs péchés, à ne pas
les empêcher de les confesser, en sorte que, en ouvrant leurs cœurs à la
contrition, ils ne ferment point leur bouche à la confession; car ils ne
doivent point absoudre un pénitent, quelque contrit qu'il soit, s'il n'a
point confessé de bouche ses péchés; en effet, s'il faut croire de cœur pour
obtenir la justice, il faut aussi confesser de bouche pour obtenir le salut:
d'ailleurs la confession d'un mort est nulle et morte elle-même (Eccli.,
XVII, 26). Celui donc qui a la parole dans la bouche et ne l'a pas dans le
cœur, est vain ou trompeur: mais quiconque l'a dans le cœur et ne l'a point
sur les lèvres est un homme orgueilleux ou timide.
Chapitre XIII
Béthanie
31. Je ne saurais passer tout à fait sous silence, quoique j'aie hâte de
terminer cet écrit, la maison de l'obéissance, Béthanie, la bourgade de
Marthe et Marie, le lieu où Lazare a été ressuscité, l'endroit qui nous
rappelle la figure de l'une et l'autre vie, l'admirable clémence de Dieu
pour les pécheurs et la vertu de l'obéissance unie aux mérites de la
pénitence. Disons en deux mots, à propos de cet endroit, que ni le zèle à
faire le bien, ni le repos d'une sainte contemplation, ni les larmes de la
pénitence ne pourront être agréables hors de Béthanie à celui qui fit tant
de cas de l'obéissance qu'il fut obéissant à son Père jusqu'à la mort. Ce
sont certainement là les richesses que le Prophète promet en ces termes au
nom du Seigneur: « C'est ainsi que le Seigneur consolera Sion, il la
consolera de toutes ses ruines, il changera ses déserts en lieux de délices
et sa solitude en un jardin divin; on y verra partout la joie et
l'allégresse, on y entendra les actions de grâces et les cantiques de
louanges (Isa., LI, 3). » Ces délices de l'univers entier, ce trésor du
ciel, cet héritage des peuples fidèles, se trouvent confiés à votre
fidélité, mes bien chers amis, et recommandés à votre prudence et à votre
courage. Or, vous ne pourrez conserver fidèlement et en toute sûreté ce
dépôt céleste, si vous comptez sur votre prudence et sur votre courage, au
lieu de mettre toutes vos espérances dans le secours de Dieu seul, en vous
rappelant que l'homme, avec toute sa force, ne sera jamais que faiblesse, et
si vous ne dites avec le Prophète: Le Seigneur est mon ferme appui, mon
refuge et mon libérateur (Psalm. XVII, 2), » ou bien : « C'est en vous,
Seigneur, que j'ai mis ma confiance et par vous que je conserverai ma force,
parce que vous êtes, ô mon Dieu, mon puissant défenseur. Ainsi la
miséricorde de mon Dieu me préviendra (Psalm. LVIII, 10 et 11), » et encore:
« Non, Seigneur, non, ne nous en donnez pas la gloire, donnez-la tout
entière à votre nom (Psalm. CXLII, 2), » de cette manière nous bénirons tous
celui qui apprend à vos mains à combattre et à vos doigts à faire la guerre
(Psalm. CXLIII, 9).
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